Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais amenaient des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux vers:
Vous ne connoissez pas encor tous les complices;
Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici[865],
Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés de retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Émilie, mais ils lui sont peu convenables.»
Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut qu'on représentât à Saint-Cloud Cinna, avec Livie, le 29 mai 1806, et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; mais cette heureuse tentative, ainsi que celle qui fut également faite à Saint-Cloud, à quelques jours de là, pour rétablir le personnage de l'Infante dans le Cid[866], n'eut aucune influence sur les représentations ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction de M. Édouard Thierry, que le rôle de Livie fut définitivement remis au théâtre. A cette époque, l'habile directeur fit pratiquer dans Cinna des changements de décors analogues à ceux que le public avait déjà accueillis favorablement dans le Cid[867]. L'Examen de Cinna renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu contredites il est vrai par un passage d'un des Discours[869] qui montre que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les décorations pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et l'Odéon, qui deux jours après représentait Cinna pour le début de Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui de Livie et ne changeait rien à la décoration.
Cinna est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce privilége, daté de Fontainebleau, le 1er août 1642, est ainsi conçu: «Il est permis à notre amé et féal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat général à la table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer une tragédie de sa composition intitulée: Cinna ou la Clémence d'Auguste....» Il est suivi d'une mention de «la cession et transport» fait par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans les Mémoires de Mathieu Molé[870] l'arrêt du 16 juin qui autorise Quinet à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son profit par Corneille.
L'édition originale a pour titre: Cinna ov la clemence d'Avgvste, tragedie. Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur et se vendent à Paris chez Toussainct Quinet.... M.DC.XLIII. Auec priuilege du Roy. Sur le titre se trouvent comme épigraphe les vers 40 et 41 de l'Art poétique d'Horace:
.... Cui lecta potenter erit res,
Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo.
Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste sur un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; cette dernière lui baise la main. Le volume, de format in-4o, se compose de 7 feuillets et 110 pages. L'achevé d'imprimer est du 18 janvier; la cession à Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce qui explique la présence sur le titre de la formule: Imprimé aux despens de l'Autheur.
En tête de Cinna se trouve le passage de Sénèque qui a donné à Corneille l'idée de sa tragédie[871], et la traduction libre de ce passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des poëmes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imitée par quelques poëtes et blâmée par d'autres, qui sans doute ne s'astreignaient pas à une exactitude bien rigoureuse dans le récit des événements et la peinture des caractères. C'est ce que nous apprend un auteur fort inconnu et fort digne de l'être, qui cependant, si nous l'en croyons, a eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un poëte dramatique, d'appartenir à la Normandie[873], a fait imprimer trois pièces: le Docteur amoureux, comédie, en 1638; Aristotime, tragédie, en 1642; Aricidie, ou le Mariage de Tite, tragi-comédie, en 1646. Dans l'avis au Lecteur de ce dernier ouvrage, le Vert s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime quand elles ne sont pas trop longues, ne me semblent point absolument inutiles, particulièrement dans les histoires peu connues, où le moindre avertissement donne quelquefois beaucoup de lumière et d'intelligence. Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse être condamnée de quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup d'autres, et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand maître de l'art qui dans le Cinna et le Polyeucte n'a pas jugé hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements semblables.»
Après le Cid, Cinna est de toutes les pièces de Corneille celle qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même à plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle a obtenus[874]. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, dans sa Comédie de la comédie, faisait rire aux dépens d'un sot qui, pour trancher de l'entendu, vantait la prose de Cinna.