FÉLIX.

Albin, je m'en défie,
Et connois mieux que lui la haine de Décie:
En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux,1485
Lui-même assurément se perdroit avec nous.
Je veux tenter pourtant encore une autre voie:
Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301],
S'il demeure insensible à ce dernier effort,
Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302].1490

ALBIN.

Votre ordre est rigoureux.

FÉLIX.

Il faut que je le suive,
Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.
Je vois le peuple ému pour prendre son parti;
Et toi-même tantôt tu m'en as averti.
Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître,1495
Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître;
Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir,
J'en verrois des effets que je ne veux pas voir;
Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance,
M'iroit calomnier de quelque intelligence.1500
Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.

ALBIN.

Que tant de prévoyance est un étrange mal[1303]!
Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage;
Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage,
Que c'est mal le guérir que le désespérer.1505

FÉLIX.

En vain après sa mort il voudra murmurer;
Et s'il ose venir à quelque violence,
C'est à faire[1304] à céder deux jours à l'insolence:
J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305].
Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver[1306].1510
Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.