Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:
Ils peuvent se tromper comme les autres hommes;
Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans
Qu'ils savent mal payer les services présents.160
DON DIÈGUE.
Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite:
La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite;
Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279],
De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280];165
Joignons d'un sacré nœud ma maison à la vôtre:
Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281];
Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis:
Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.
LE COMTE.
A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre;170
Et le nouvel éclat de votre dignité
Lui doit enfler le cœur d'une autre vanité[282].
Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince:
Montrez-lui comme il faut régir une province,
Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283],175
Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi.
Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:
Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,
Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
Passer les jours entiers et les nuits à cheval,180
Reposer tout armé, forcer une muraille,
Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille.
Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284],
Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.
Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie,185
Il lira seulement l'histoire de ma vie.
Là, dans un long tissu de belles actions[285],
Il verra comme il faut dompter des nations,
Attaquer une place, ordonner une armée[286],
Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.190
LE COMTE.
Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287];
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années,
Que ne puisse égaler une de mes journées?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui,195
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;
Mon nom sert de rempart à toute la Castille:
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288].200
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
Le Prince à mes côtés feroit dans les combats
L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;
Il apprendroit à vaincre en me regardant faire;205
Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
Il verroit....
DON DIÈGUE.