DON FERNAND.
Généreux héritier d'une illustre famille,
Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille,1210
Race de tant d'aïeux en valeur signalés,
Que l'essai de la tienne a sitôt égalés,
Pour te récompenser ma force est trop petite;
Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.
Le pays délivré d'un si rude ennemi,1215
Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,
Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes
J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes,
Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi
Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi.1220
Mais deux rois tes captifs feront ta récompense[459].
Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence:
Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[460],
Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.
Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède;
Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède[461],
Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois
Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.
DON RODRIGUE.
Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.
D'un si foible service elle fait trop de conte[462],1230
Et me force à rougir devant un si grand roi
De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi.
Je sais trop que je dois au bien de votre empire,
Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire;
Et quand je les perdrai pour un si digne objet,1235
Je ferai seulement le devoir d'un sujet.
DON FERNAND.
Tous ceux que ce devoir à mon service engage
Ne s'en acquittent pas avec même courage;
Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès,
Elle ne produit point de si rares succès.1240
Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire
Apprends-moi plus au long la véritable histoire.
DON RODRIGUE.
Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,
Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
Une troupe d'amis chez mon père assemblée1245
Sollicita mon âme encor toute troublée....
Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,
Si j'osai l'employer sans votre autorité:
Le péril approchoit; leur brigade étoit prête;
Me montrant à la cour, je hasardois ma tête[463];1250
Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux
De sortir de la vie en combattant pour vous.
J'excuse ta chaleur à venger ton offense[464];
Et l'État défendu me parle en ta défense:
Crois que dorénavant Chimène a beau parler,1255
Je ne l'écoute plus que pour la consoler.
Mais poursuis.