Boileau, moins accommodant, ne peut contenir son indignation, et l'exhale dans ces vers de l'Art poétique[4], qui paraissent bien s'appliquer à Corneille:

Tel excelle à rimer, qui juge sottement;

Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville,

Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.

Corneille tenait très-fort à prouver qu'il possédait le secret de cette diction majestueuse si sérieusement admirée par lui chez autrui: c'était la qualité dont il était le plus fier; il ne souffrait pas qu'on élevât un doute à cet égard, et sa susceptibilité sur ce point nous a valu la Mort de Pompée. «J'ai fait Pompée, dit-il dans l'Épître qui est en tête du Menteur, pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe, quand le sujet le pourroit souffrir.»

Toutefois l'idée de transporter à la scène les plus beaux morceaux de la Pharsale ne s'est pas offerte d'elle-même à Corneille: il la doit bien évidemment à Chaulmer, auteur d'une traduction abrégée des Annales de Baronius, qui a publié en 1638, chez Antoine de Sommaville, un des libraires de notre poëte, la Mort de Pompée, tragédie. Cette pièce, dédiée à Richelieu, diffère tout à fait par le plan de celle de Corneille. Elle a, il est vrai, le mérite de mieux justifier son titre, car Pompée en est le principal personnage, mais ce mérite est à peu près le seul qu'elle possède. L'auteur a eu cependant la pensée de substituer à l'unique discours de Photin sur le parti à prendre à l'égard de Pompée une véritable délibération, déjà dramatique, qui a été de quelque utilité à Corneille pour l'admirable scène par laquelle sa pièce commence[5].

Rappelons, pour être complet, que Garnier a publié en 1574 une tragédie intitulée Cornélie. On y trouve, entre la veuve de Pompée et Philippe, l'affranchi de Pompée, une scène déclamatoire et peu intéressante, mais dont toutefois certains traits ont fourni à Voltaire de curieux rapprochements avec la pièce de Corneille. Nous les avons reproduits dans les notes dont notre texte est accompagné[6].

Corneille nous apprend qu'il composa la Mort de Pompée dans le même hiver que le Menteur[7]; les frères Parfait la placent la dernière parmi les pièces de l'année 1641, mais ils ne disent pas sur quel théâtre elle a été représentée. D'après le Journal du Théâtre françois de Mouhy[8], la tragédie de Chaulmer fut jouée par la troupe du Marais en 1638[9], et celle de Corneille en 1641, par la troupe Royale[10]. Au premier abord, cette assertion semble être confirmée par un passage d'une mazarinade de 1649, intitulée Lettre de Bellerose à l'abbé de la Rivière. En effet, la femme de Bellerose, comédienne de l'hôtel de Bourgogne, y est appelée «cette Cléopatre.... cette impératrice de nos jeux;» mais il est bien probable qu'il est question ici du rôle principal de la Cléopatre de Benserade, représentée en 1635, et non du personnage de Cléopatre dans la Mort de Pompée. Ce passage de la notice que Lemazurier consacre à Mme Bellerose paraît le prouver: «Cette actrice faisait partie de la troupe de l'hôtel de Bourgogne.... Benserade en devint si passionnément amoureux, qu'il quitta pour elle la Sorbonne, où il étudiait, et l'état ecclésiastique, auquel ses parents le destinaient. Peu s'en fallut qu'il n'embrassât l'état de comédien pour être plus sûr de lui plaire; il se borna cependant à lui faire hommage de sa tragédie de Cléopatre[11].» Suivant l'édition de M. Lefèvre, ce fut au Marais que Pompée fut représenté. En effet, la distribution des rôles est ainsi faite dans cette édition: César, d'Orgemont; Cornélie, Mlle Duclos; Ptolmée, Floridor; mais il est impossible de savoir d'où ces renseignements sont tirés.

Ce qui est certain, c'est qu'en 1663 Pompée était joué par la troupe de Molière, et que Molière lui-même remplissait dans cette pièce le rôle de César. Ce passage de l'Impromptu de l'hôtel de Condé[12] ne laisse aucun doute à ce sujet:

LE MARQUIS.