Dans une de ses notes sur le Menteur (acte II, scène V), Voltaire mentionne comme étant une imitation de la comédie de Corneille, la pièce de Goldoni intitulée il Bugiardo[564]. Ce rapprochement n'est évidemment qu'une aimable flatterie, motivée par quelques relations de politesse qui s'étaient établies entre Voltaire et l'auteur italien. Les deux ouvrages diffèrent à un tel point l'un de l'autre par les circonstances de l'action, le genre, le ton, la manière, sans parler du talent, que toute comparaison est impossible. Pour montrer combien la distance est grande quant au genre et au ton, il nous suffira de dire que dans la comédie italienne, écrite en prose commune, le père du Menteur, le valet du Menteur, et un autre valet ou confident s'appellent Pantalone, Arlecchino et Brighella, noms de trois masques traditionnels, parlant tous le patois vénitien. Goldoni revendique à bon droit son originalité telle quelle dans un mot de préface, où, par un scrupule de délicatesse, il reconnaît d'une manière générale qu'il a fait quelques emprunts à la pièce française (il ne paraît pas avoir connu l'espagnole): il a reproduit en effet les plaisantes inventions d'un mariage forcé, d'une femme enceinte, d'un adversaire tué en duel. Au lieu des tirades narratives, c'est en un menu dialogue qu'arrivent une à une toutes les fictions de ce Menteur. Les questions du bonhomme Pantalon en provoquent chaque circonstance successivement, et son jeu de scène devient ainsi le côté le plus plaisant du spectacle.

Du reste le tour honnête et assez sérieux des idées de Goldoni est marqué par son dénoûment. Le menteur Lélio, qu'il a rendu plus méprisable que séduisant, est à la fin chassé par la famille à laquelle il voulait s'allier, et rejeté par son père Pantalon Bisognosi, qui l'abandonne, en lui comptant sa légitime, aux poursuites d'une femme étrangère, qu'il a séduite et délaissée.

V.

LA SUITE DU MENTEUR
COMÉDIE
1643

NOTICE.

Nous avons peu de chose à dire de la Suite du Menteur. La comparaison entre cet ouvrage et la comédie de Lope de Vega intitulée Amar sin saber á quien, «Aimer sans savoir qui,» sera faite avec toute la compétence désirable dans l'Appendice que nous devons à l'inépuisable obligeance de M. Viguier (voyez p. 391-395); et quant à l'histoire de la représentation, nous l'avons presque racontée d'avance en parlant du Menteur lui-même. La scène III du premier acte, citée par nous dans la Notice précédente, prouve que les personnages de Dorante et de Cléon furent remplis par les acteurs qui les avaient déjà représentés dans le premier ouvrage, et donne sur ces deux comédiens de curieux détails, auxquels nous nous contentons de renvoyer[565].

Cette pièce fut jouée vers la fin de 1643, et il est permis de conjecturer qu'elle fut lue par Corneille au chancelier Seguier, au commencement d'aôut de la même année. Voici sur quoi se fonde cette opinion. On lit à la suite d'un passage de la Bibliothèque françoise de Gouget[566] où il vient d'être question de la correspondance manuscrite de Chapelain: «Ces lettres.... de même que quelques autres, montrent aussi que Corneille fréquentait souvent M. le chancelier Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre.» L'indication marginale qui accompagne ce passage porte: «Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652.» De ces deux dates la première ne peut se rapporter qu'à la Suite du Menteur et la seconde qu'à Pertharite, joué en 1653. Par malheur, il est impossible de recourir au texte même: car, bien que M. Sainte-Beuve possède la plus grande partie des lettres inédites de Chapelain, «cette précieuse copie autographe est, comme le fait remarquer M. Taschereau[567], incomplète d'un volume (1641 à 1658).» Ce que nous venons de dire prouve que Gouget avait probablement parcouru ce volume aujourd'hui perdu, et, faute de mieux, son témoignage nous fournira encore d'utiles renseignements en d'autres circonstances.

Corneille reconnaît en plus d'un endroit[568] que la pièce qui nous occupe a beaucoup moins réussi que la précédente; mais il nous apprend que, «quatre ou cinq ans après, la troupe du Marais la remit au théâtre avec un succès plus heureux[569].» C'est sans doute cette phrase qui a fait supposer fort gratuitement que le Menteur et la Suite n'avaient pas d'abord été donnés au Marais, mais qu'ils y avaient seulement été repris[570].