«Malgré la beauté des vers de notre poëte, je ne puis m'empêcher de reconnoître encore plus d'élévation et de noblesse dans la pensée, plus de précision dans l'expression de l'étranger[ [214]. Corneille a paraphrasé Calderon; d'où je conclus que Calderon a écrit le premier, et que Corneille a travaillé après lui. Je m'imagine que vous penserez de même. Je suis, etc.»

On voit bien par cette lettre qu'il y a du rapport entre l'Héraclius de Corneille et celui de Calderon, mais rien n'établit la priorité de ce dernier.

Le P. Tournemine, jésuite français fort au courant des moindres détails de notre histoire littéraire, s'efforça d'éclaircir ce point, et communiqua ses renseignements à Jolly, qui en profita dans l'Avertissement des Œuvres de Corneille, publiées par lui en 1738[ [215].

«Il y a plusieurs années, dit le P. Tournemine, que j'ai cherché à détruire la fausse accusation qui rendoit M. Corneille copiste de Calderon dans les plus beaux endroits de son Héraclius. J'ai écrit en Espagne à un de mes amis, et je lui ai demandé deux choses: l'une, en quelle année la pièce de Calderon avoit été représentée; et l'autre si cet auteur n'étoit pas venu en France. On ne me fit point une réponse positive sur la première: on m'assura seulement que son édition avoit été faite après 1647; mais on me marqua bien positivement que Calderon étoit venu en France, même à Paris, et qu'il y avoit fait des vers espagnols à la louange de la reine régente Anne d'Autriche.»

Les frères Parfait trouvent à bon droit ces allégations en faveur de Corneille presque aussi vagues que l'accusation dirigée contre lui. Mieux inspirés, ils invoquent le témoignage du poëte même, qui a dit dans l'Examen d'Héraclius[ [216]: «Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de Rodogune, et je puis dire que c'est un heureux original, dont il s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru.»

«Tout le monde sait, disent les frères Parfait, quel étoit le caractère de M. Corneille. Pourra-t-on s'imaginer qu'il eût osé parler en ces termes, sans être l'inventeur de ce sujet, qu'il élève même au-dessus de celui de Rodogune? On a trop de preuves de sa bonne foi et de sa délicatesse à cet égard. Il suffit de remarquer ce qu'il dit au sujet du Cid, du Menteur, de la Suite du Menteur et de Don Sanche d'Aragon. Et si par une dissimulation, dont il n'est pas possible de le soupçonner, il avoit voulu s'attribuer injustement cette gloire, croira-t-on que ses ennemis et ses rivaux, qui ne cherchoient que les occasions pour diminuer sa réputation, n'eussent pas aussitôt saisi celle-ci[ [217]

C'est aussi à Corneille lui-même que M. Viguier a emprunté des arguments sans réplique pour juger en dernier ressort cet important débat, et il nous a raconté ainsi, dans ses intéressantes Anecdotes littéraires[ [218], comment notre grand tragique trouvait une tragédie:

«C'est à l'histoire, comme on sait, qu'il voulait, autant que possible, être redevable de ses sujets, sauf à se l'accommoder selon ses vues, avec infiniment de scrupule et infiniment de hardiesse respectueuse.

«Or il lisait en ce temps-là[ [219] les nombreux in-folios latins du cardinal Baronius, Annales ecclesiastici, qui ne fatiguaient pas beaucoup, je pense, l'attention du capellan mayor Calderon de la Barca. Arrivé à l'an 602, treizième du pontificat de Grégoire le Grand, dix-septième du règne de l'empereur Maurice, il voit ce malheureux prince égorgé par Phocas après avoir assisté au massacre de quatre de ses fils; plus loin, sa veuve et ses filles immolées également, ainsi que son fils aîné, qui s'est trouvé absent lors du premier massacre; mais cette dernière mort fut révoquée en doute par l'affection des peuples, et le bruit de l'existence du prince inquiéta plus d'une fois le tyran....

«Parmi les circonstances du meurtre des jeunes princes, Corneille est frappé de celle-ci: la nourrice du dernier de ces princes, encore à la mamelle, s'avise, par un rare dévouement (la chose n'est pas si improbable qu'on l'a dit), de soustraire aux bourreaux le nourrisson impérial, en leur présentant son propre enfant. Mais, dit Baronius, Maurice, qui était présent[ [220], reconnut à temps cette fraude, et se résignant devant Dieu à toute l'étendue de son malheur, il ne voulut point la laisser consommer; il réclama son véritable enfant pour le livrer à la mort. Tout finit là dans l'histoire. Mais le poëte qui rêve en lisant, que pense-t-il?... Si la substitution de cette nourrice avait eu son effet! Si le prince avait été réservé par cette femme pour l'heure de la justice! Il y aurait là de la tragédie! Mais il faut lui donner le temps de grandir: c'est dommage que l'usurpateur Phocas n'ait régné que huit ans encore. S'il ne tient qu'à cela, nous le ferons régner une douzaine d'années de plus.... Mais ce n'est pas tout. Cette nourrice, c'est une femme forte qu'il faut garder pour notre conspiration. Il faut que nous la relevions en dignité: c'est convenable. Son action, dit Corneille, est «assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire[ [221].» Je ferai «de cette nourrice une gouvernante[ [222].» Elle s'appellera Léontine, c'est un nom que nous retrouvons dans Baronius, aux alentours de cette histoire; quant au vrai nom impérial de ce fils de Maurice réservé au trône, nous ne pouvons pas l'inventer, ce sera Héraclius, car il vaut mieux supposer à l'Héraclius de l'histoire, qui venait d'Afrique, une telle naissance, que de changer la succession authentique des empereurs de Constantinople.