Il ne reste plus qu'à me défendre du blâme que je prévois de quelques censeurs, qui trouveront mauvais que j'emploie mon style, destiné au récit de la vérité, à exprimer des feintes; mais outre l'exemple qu'ils en ont déjà en mes ouvrages, comme au récit que je fis il y a quelques années de ce qui fut représenté en la tragi-comédie d'Orphée[ [492], je les prie de croire qu'un auteur ne doit pas toujours demeurer dans le sérieux, qui lasseroit autrement bientôt son lecteur, au lieu de le tenir en haleine, comme j'estime avoir fait près de vingt années, et qu'un historien ne blesse point la vérité quand il raconte les choses ainsi qu'elles se sont faites: étant vrai de dire que l'action dont je vous viens d'entretenir s'est ainsi passée, et que comme lorsque Dieu nous aura donné la paix, les joutes, les carrousels, les tournois et les autres guerres feintes ne mériteront pas moins de vous désennuyer par leur lecture, qu'ils feront les plus dignes personnes de l'État par leur représentation, et que font à présent les exploits véritables, aussi ne doit-on pas trouver étrange que je fasse part aux absents d'un divertissement que le plus grand roi du monde n'a pas jugé indigne de sa présence.

Je dois ma recommandation à tous ceux qui l'ont méritée du public; et ayant vu que Cicéron a défendu le comédien Roscius de la même ardeur qu'il avoit employée pour le roi Déjotare, je ne vois pas que mes héros, non plus que les rois et les empereurs mêmes, les actions desquels je donne au public, se doivent offenser que j'imite en mes petits ouvrages ce père de l'éloquence.


A Paris, du Bureau d'Adresse aux Galeries du Louvre, devant la rue S. Thomas, le 18 février 1650. Avec privilége.

EPÎTRE

A M. M. M. M.[ [493].

Madame,

C'est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre ainsi, et je m'assure que vous aurez de la peine vous-même à reconnoître que c'est vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu'elles parlent de vous, jusqu'à ce que je vous les explique; alors vous m'avouerez sans doute que je suis fort exact à ma parole, et fort ponctuel à l'exécution de vos commandements. Vous l'avez voulu, et j'obéis; je vous l'ai promis, et je m'acquitte. C'est peut-être vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps à vous-même; et pour peu que vous fassiez de réflexion sur mes dernières visites, vous devinerez à demi que c'est à vous que ce compliment s'adresse. N'achevez pas, je vous prie, et laissez-moi la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en dois[ [494]. Je vous en conjure par tout le mérite de mon obéissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualités d'Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapports ses aventures ont avec les vôtres: ce seroit vous faire un miroir où vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que j'ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la France ait vus, que comme une marque respectueuse de l'attachement inviolable à votre service, dont fait vœu,

MADAME,
Votre très-humble, très-obéissant
et très-obligé serviteur,
Corneille[ [495].