NOTICE.

Sophonisbe fut l'héroïne de la première tragédie italienne que Jean Georges Trissino, dit le Trissin, fit jouer à Vicence vers 1514. Le succès de cette œuvre engagea plusieurs de nos auteurs dramatiques à traiter à leur tour le même sujet[ [566], mais aucun ne réussit aussi bien que Mairet, dont l'ouvrage, antérieur de plusieurs années au Cid, a toujours été considéré comme la première pièce régulière qui ait été écrite en France. «Ce fut M. Chapelain, lit-on dans le Segraisiana[ [567], qui fut cause que l'on commença à observer la règle de vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre; et parce qu'il falloit premièrement le faire agréer aux comédiens, qui imposoient alors la loi aux auteurs, sachant que M. le comte de Fiesque, qui avoit infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet, qui fit la Sophonisbe, qui est la première pièce où cette règle est observée.»

Jusqu'au succès du Cid, Mairet fut l'ami de Corneille; mais il devint alors un de ses plus fougueux adversaires, et ce ne fut que sur un ordre formel de Richelieu qu'il cessa de répandre dans le public d'insolents libelles contre le nouvel ouvrage[ [568]. Plus tard un rapprochement eut lieu et les inimitiés s'apaisèrent; mais lorsque Corneille entreprit de traiter à son tour le sujet de Sophonisbe, Mairet en conçut un chagrin que les bons procédés de Corneille[ [569] ne purent calmer. «Ah! vraiment, écrit à ce sujet un contemporain, j'oubliois de vous dire que le pauvre Mairet est malade, et que l'on dit que c'est le dépit qu'il a de ce qu'on a refait sa Sophonisbe, qui lui cause cette maladie; celui qui l'a entrepris devoit bien attendre qu'il fût mort, pour ne pas donner à des enfants, en présence d'un père âgé de quatre-vingt-quinze ans, la mort qu'il a prétendu leur donner; je crois toutefois qu'ils n'en auront que la peur[ [570].» Il faudrait se garder du reste de prendre à la lettre les quatre-vingt-quinze ans dont il est question ici; si le poëte était déjà fort passé de mode, l'homme n'était pas pour cela très-âgé: il n'était l'aîné de Corneille que de deux ans, et n'avait par conséquent que soixante et un ans lors de la représentation de la nouvelle Sophonisbe.

Cette représentation eut lieu au mois de janvier 1663, comme nous l'apprend Loret, qui en rend compte en ces termes dans sa Muse historique du 20 de ce mois:

Cette pièce de conséquence,

Qu'avec extrême impatience

On attendoit de jour en jour

Dans tout Paris et dans la cour,

Pièce qui peut être appelée

Sophonisbe renouvelée,