Eh! Madame, l'on sait ce que c'est que Corneille.

Les écrits qui parurent à l'occasion de Sophonisbe sont assez nombreux. On trouve d'abord dans la troisième partie des Nouvelles nouvelles, de Donneau de Visé, publiées à Paris, chez Gabriel Quinet, en 1663, un long examen de la pièce de Corneille, examen qui a été réimprimé par Granet dans son Recueil (tome I, p. 118), sous le titre de Critique de la Sophonisbe. C'est cette critique qui nous a fourni la plus grande partie des détails que nous avons donnés sur les acteurs qui ont joué la pièce d'original. La déclaration qui la termine et que l'auteur place dans la bouche d'un jeune homme nommé Straton, prouve que Donneau de Visé n'était animé d'aucun mauvais sentiment contre Corneille et qu'il ne songeait à autre chose qu'à attirer un peu sur lui-même l'attention du public: «L'on ne doit pas croire, dit-il, que la Sophonisbe soit méchante, parce que j'ai, ce semble, dit quelque chose à son désavantage. L'on ne parle jamais contre une pièce qu'elle n'ait du mérite, parce que celles qui sont absolument méchantes ne sont pas dignes d'avoir cet honneur, et que ce seroit perdre son temps que de vouloir faire remarquer des fautes dans des choses qui en sont toutes remplies et où l'on ne peut rien trouver de beau. Toutes ces choses font voir que ni l'auteur ni les comédiens ne se peuvent plaindre de moi avec justice, et que je n'ai pas cru effleurer seulement la réputation de M. Corneille, en disant librement ce que je pense de sa Sophonisbe. Je confesse avec tout le monde qu'il est le prince des poëtes françois, et je n'ai cité Rodogune et Cinna que pour faire voir que l'on ne peut rien trouver d'achevé que parmi ces ouvrages, qu'il n'y a que lui seul qui se puisse fournir des exemples de pièces parfaites, et qu'il a pris un vol si haut que l'âge l'oblige, malgré lui, de descendre un peu. Je sais qu'il a l'honneur d'avoir introduit la belle comédie en France, d'avoir purgé le théâtre de quantité de choses que l'on y veut faire remonter. Je sais de plus que ses pièces ont eu le glorieux avantage d'avoir formé quantité d'honnêtes gens, qu'elles sont dignes d'être conservées dans les cabinets des princes, des ministres et des rois, qu'elles sont plutôt faites pour instruire que pour divertir, et que, quoique nous en ayons vu depuis un temps de fort brillantes, leur éclat n'a servi qu'à faire découvrir plus de beautés dans celles de ce grand homme, et qu'à les faire voir dans leur jour. Après cet aveu, je ne crois pas passer pour critique, mais peut-être que je ne me pourrai exempter du nom de téméraire. L'on me fera toujours beaucoup d'honneur de me le donner: la témérité appartient aux jeunes gens, et ceux qui n'en ont pas, loin de s'acquérir de l'estime, devroient être blâmés de tout le monde[ [594]

Une seconde critique, intitulée: Remarques sur la tragédie de Sophonisbe de M. Corneille envoyées à Madame la duchesse de R*, par Monsieur L. D. (l'abbé d'Aubignac)[ [595], est écrite d'un tout autre style, et la malveillance de l'auteur y perce à chaque ligne, malgré certains ménagements affectés. Sa dissertation lui attira la réponse suivante: Défense de la Sophonisbe de Monsieur de Corneille[ [596]. Cet ouvrage est de Donneau de Visé, qui avait, comme on le voit, changé d'opinion un peu vite. Il s'en explique lui-même à la fin de son opuscule, d'une manière qui n'est pas exempte de quelque embarras. «Vous vous étonnerez peut-être de ce qu'ayant parlé contre Sophonisbe dans mes Nouvelles nouvelles, je viens de prendre son parti; mais vous devez connoître par là que je sais me rendre à la raison. Je n'avois alors été voir Sophonisbe que pour y trouver des défauts, mais l'ayant depuis été voir en disposition de l'admirer, et n'y ayant découvert que des beautés, j'ai cru que je n'aurois pas de gloire à paroître opiniâtre et à soutenir mes erreurs, et que je devois me rendre à la raison, et à mes propres sentiments, qui exigeoient de moi cet aveu en faveur de M. de Corneille, c'est-à-dire du plus fameux auteur françois.»

Dans cette Défense, de Visé semble avoir très-nettement pénétré le motif de l'indignation de d'Aubignac, qu'il fait parler de la sorte: «M. de Corneille, dit-il un jour devant des gens dignes de foi, ne me vient pas visiter, ne vient pas consulter ses pièces avec moi, ne vient pas prendre de mes leçons: toutes celles qu'il fera seront critiquées.» D'Aubignac est peint ici comme ce Lysandre dont Uranie, dans la Critique de l'École des femmes[ [597], esquisse le portrait quelques mois après la première représentation de Sophonisbe: «Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûre que si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde.»

Du reste d'Aubignac lui-même nous laisse deviner assez naïvement ses motifs dans ce passage, que nous avons eu ailleurs l'occasion de citer plus au long[ [598]: «M. Corneille n'a pas sujet de se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux fois.»

Outre la Défense de Donneau de Visé, il y eut encore comme réponse au pamphlet de d'Aubignac une lettre A Monsieur D. P. P. S. sur les remarques qu'on a faites sur la Sophonisbe de Mr de Corneille[ [599]. Cette lettre, signée seulement des initiales L. B., est d'une faiblesse que l'auteur paraît avoir sentie et qu'il cherche à se faire pardonner en disant «que du soir au lendemain on ne peut pas faire ce qu'on ferait en quinze jours;» excuse qu'Alceste n'eût pas admise.

Quant à l'abbé d'Aubignac, continuant le cours de ses invectives, et passant successivement en revue les plus récentes pièces de Corneille, il joignit à la seconde édition de ses Remarques sur Sophonisbe une critique nouvelle, et publia le tout sous ce titre: Deux dissertations concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur deux tragédies de M. Corneille intitulées Sophonisbe et Sertorius. Envoyées à Madame la duchesse de R*. A Paris, chez Jacques du Brueil, M.DC.LXIII, in-12. Bientôt il fit paraître un autre volume intitulé: Troisième et quatrième dissertation concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur la tragedie de M. Corneille intitulée Œdipe, et de Response à ses calomnies. L'Achevé d'imprimer est du 27 juillet 1663. Les trois premières dissertations ont été réimprimées par Granet dans son Recueil; nous avons parlé de la troisième et de la seconde dans les notices d'Œdipe et de Sertorius. Quant à la quatrième, elle est remplie des personnalités les plus grossières et ne traite d'aucun ouvrage en particulier.

Il faut reconnaître que la vogue de la Sophonisbe de Corneille ne dura pas. Elle «n'eut, dit Voltaire, qu'un médiocre succès, et la Sophonisbe de Mairet continua à être représentée[ [600].» L'examen comparatif de ces deux pièces, qui fournissait un piquant sujet de discussion littéraire, fut repris assez fréquemment. Le Mercure de mars et d'avril 1708 avait proposé d'indiquer «d'où est venu le mauvais succès de la Sophonisbe de Mairet.» Dans le numéro de janvier 1709 on répondit à cette question par une dissertation très-favorable à Corneille, mais trop peu sérieuse. Enfin, en 1801 un Examen des Sophonisbes de Mairet, de Corneille et de Voltaire, par Clément, paraissait dans le Tableau annuel de la littérature. La Sophonisbe de Voltaire, dont il s'agit dans cette dernière dissertation, est un remaniement assez malheureux de la Sophonisbe de Mairet, comme nous l'expliquerons plus au long dans notre Appendice.

AU LECTEUR[ [601].

Cette pièce m'a fait connoître qu'il n'y a rien de si pénible que de mettre sur le théâtre un sujet qu'un autre y a déjà fait réussir; mais aussi j'ose dire qu'il n'y a rien de si glorieux quand on s'en acquitte dignement. C'est un double travail d'avoir tout ensemble à éviter les ornements dont s'est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effort pour en trouver d'autres qui puissent tenir leur place. Depuis trente ans que M. Mairet a fait admirer sa Sophonisbe[ [602] sur notre théâtre, elle y dure encore; et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche ou plutôt des arrhes de l'immortalité qu'elle assure à son illustre auteur; et certainement il faut avouer qu'elle a des endroits inimitables et qu'il seroit dangereux de retâter après lui. Le démêlé de Scipion avec Massinisse, et les désespoirs[ [603] de ce prince[ [604], sont de ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et très-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention: je n'y pouvois toucher sans lui faire un larcin; et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ai cru plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne[ [605], par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ni que je sois demeuré au-dessous de lui, ni que tendu m'élever au-dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses où l'on ne voit aucune concurrence. Si j'ai conservé les circonstances qu'il a changées, et changé celles qu'il a conservées, ça été par le seul dessein de faire autrement, sans ambition de faire mieux. C'est ainsi qu'en usoient nos anciens, qui traitoient d'ordinaire les mêmes sujets. La mort de Clytemnestre en peut servir d'exemple; nous la voyons encore chez Eschyle, chez Sophocle, et chez Euripide, tuée par son fils Oreste[ [606]; mais chacun d'eux a choisi de diverses manières pour arriver à cet événement, qu'aucun[ [607] des trois n'a voulu changer, quelque cruel et dénaturé qu'il fût; et c'est sur quoi notre Aristote en a établi le précepte[ [608]. Cette noble et laborieuse émulation a passé de leur siècle jusqu'au nôtre, au travers de plus de deux mille ans qui les séparent. Feu M. Tristan a renouvelé Mariane[ [609] et Panthée[ [610] sur les pas du défunt sieur Hardy. Le grand éclat que M. de Scudéry a donné à sa Didon n'a point empêché que M. de Boisrobert n'en ait fait voir une autre trois ou quatre ans après[ [611], sur une disposition qui lui en avoit été donnée, à ce qu'il disoit, par M. l'abbé d'Aubignac. A peine la Cléopatre de M. de Benserade a paru, qu'elle a été suivie du Marc Antoine de M. Mairet[ [612], qui n'est que le même sujet sous un autre titre. Sa Sophonisbe même n'a pas été la première qui aye ennobli les théâtres des derniers temps: celle du Tricin[ [613] l'avoit précédée en Italie, et celle du sieur de Mont-Chrestien en France[ [614]; et je voudrois que quelqu'un se voulût divertir à retoucher le Cid ou les Horaces[ [615], avec autant de retenue pour ma conduite et mes pensées que j'en ai eu pour celles de M. Mairet.