D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre
Rend un poëme entier ou burlesque ou barbare;
et Voltaire était bien du même avis lorsqu'il écrivait dans la Préface que nous avons déjà citée: «Corneille, dans sa tragédie d'Attila, fait paraître Hildione, une princesse sœur d'un prétendu roi de France; elle s'appelait Hildecone à la première représentation; on changea ensuite ce nom ridicule[ [78].» Qu'eût-ce été si Corneille, au lieu d'adopter à peu près, en le francisant, le nom d'Ildico, qui lui était donné par Priscus et Jornandès[ [79], eût connu les traditions du Nord et choisi les formes plus pures de Hiltgund, Hiltegunt, «Hildegonde,» qu'elles nous ont conservées[ [80]?
Le privilége d'Attila avait été accordé à Guillaume de Luyne «le 25e jour de novembre 1666,» ce qui fait penser qu'à cette époque cette pièce était déjà composée. L'Achevé d'imprimer est du «vingtième novembre 1667,» et néanmoins, suivant un usage aujourd'hui général dans la librairie, et qui, on le voit, était déjà suivi dès cette époque, le frontispice de l'édition originale porte la date de 1668.
Le titre de l'ouvrage est ainsi conçu: Attila, roy des Hvns, tragedie par P. Corneille, A Paris, Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais. M.DC.LXVIII. Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 78 pages. Le libraire de Luyne avait fait part de son privilége à Thomas Jolly et à Billaine. Nous avons sous les yeux un exemplaire dont le titre, à l'adresse de Jolly, porte T. (au lieu de P.) Corneille.
AU LECTEUR[ [81].
Le nom d'Attila[ [82] est assez connu; mais tout le monde n'en connoît pas tout le caractère. Il étoit plus homme de tête que de main[ [83], tâchoit à diviser ses ennemis, ravageoit les peuples indéfendus, pour donner de la terreur aux autres, et tirer tribut de leur épouvante, et s'étoit fait un tel empire sur les rois qui l'accompagnoient, que quand même il leur eût commandé des parricides, ils n'eussent osé lui désobéir. Il est malaisé de savoir quelle étoit sa religion: le surnom de Fléau de Dieu[ [84], qu'il prenoit lui-même, montre qu'il n'en croyoit pas plusieurs. Je l'estimerois arien, comme les Ostrogoths et les Gépides[ [85] de son armée, n'étoit la pluralité des femmes, que je lui ai retranchée ici. Il croyoit fort aux devins, et c'étoit peut-être tout ce qu'il croyoit. Il envoya demander par deux fois à l'empereur Valentinian[ [86] sa sœur Honorie[ [87] avec grandes menaces, et en attendant[ [88], il épousa Ildione, dont tous les historiens marquent la beauté[ [89], sans parler de sa naissance. C'est ce qui m'a enhardi à la faire sœur d'un de nos premiers rois[ [90], afin d'opposer la France naissante au déclin de l'Empire. Il est constant qu'il mourut la première nuit de son mariage avec elle. Marcellin dit qu'elle le tua elle-même[ [91], et je lui en ai voulu donner l'idée, quoique sans effet[ [92]. Tous les autres rapportent qu'il avoit accoutumé de saigner du nez, et que les vapeurs du vin et des viandes dont il se chargea fermèrent le passage à ce sang, qui, après l'avoir étouffé, sortit avec violence par tous les conduits[ [93]. Je les ai suivis sur la manière de sa mort; mais j'ai cru plus à propos d'en attribuer la cause à un excès de colère qu'à un excès d'intempérance.
Au reste, on m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la comédie[ [94]; mais je me contenterai d'en dire deux choses, pour fermer la bouche à ces ennemis d'un divertissement si honnête et si utile: l'un[ [95], que je soumets tout ce que j'ai fait et ferai à l'avenir à la censure des puissances, tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre: je ne sais s'ils en voudroient faire autant; l'autre, que la comédie est assez justifiée par cette célèbre traduction de la moitié de celles de Térence, que des personnes d'une piété exemplaire et rigide ont donnée au public, et ne l'auroient jamais fait[ [96], si elles n'eussent jugé qu'on peut innocemment mettre sur la scène des filles engrossées par leurs amants, et des marchands d'esclaves à prostituer[ [97]. La nôtre ne souffre point de tels ornements. L'amour en est l'âme pour l'ordinaire; mais l'amour dans le malheur n'excite que la pitié, et est plus capable de purger en nous cette passion que de nous en faire envie.
Il n'y a point d'homme, au sortir de la représentation du Cid, qui voulût avoir tué, comme lui, le père de sa maîtresse, pour en recevoir de pareilles douceurs, ni de fille qui souhaitât que son amant eût tué son père, pour avoir la joie de l'aimer en poursuivant sa mort[ [98]. Les tendresses de l'amour content sont d'une autre nature, et c'est ce qui m'oblige à les éviter. J'espère un jour traiter cette matière plus au long, et faire voir quelle erreur c'est de dire qu'on peut faire parler sur le théâtre toutes sortes de gens, selon toute l'étendue de leurs caractères.