C'est l'univers entier qui le dit de Louis[ [200].»
Tite et Titus ou les Bérénices, comédie en trois actes, imprimée à Utrecht en 1673, est une critique beaucoup plus délicate que les précédentes des pièces de nos deux illustres tragiques. Le Tite de Corneille avec sa Bérénice viennent implorer Apollon contre le Titus et la Bérénice de Racine, qu'ils traitent d'imposteurs. Les plaidoyers prononcés de part et d'autre font bien ressortir les défauts des deux pièces et surtout les invraisemblances et les obscurités de la tragédie de Corneille. Après avoir vainement tenté un accommodement, Apollon rend enfin le jugement que nous allons rapporter: «Quant au principal, à la vérité il y a plus d'apparence que Titus et sa Bérénice soient les véritables, que non pas que ce soient les autres; mais pourtant, quoi qu'il en soit, et toutes choses bien considérées, les uns et les autres auroient bien mieux fait de se tenir au pays d'Histoire, dont ils sont originaires, que d'avoir voulu passer dans l'empire de Poésie, à quoi ils n'étoient nullement propres, et où, pour dire la vérité, on les a amenés, à ce qu'il me semble, assez mal à propos[ [201].»
L'édition originale de la pièce de notre poëte a pour titre: Tite et Bérénice. Comédie héroïque. Par P. Corneille. A Paris, chez Loüis Billaine, au Palais.... M.DC.LXXI, auec priuilege du Roy.... Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 44 pages. L'Achevé d'imprimer pour la première fois est du 3e de février 1671. Le privilége, accordé à Corneille, mentionne la «traduction en vers françois de Thébaïde de Stace,» aujourd'hui perdue, dont nous avons déjà parlé[ [202] et sur laquelle nous aurons à revenir; il porte la date du «dernier jour de décembre, l'an de grâce mil six cens soixante-dix.» Une note qui le termine porte que «ledit sieur Corneille a cédé son droit de Privilége à Thomas Jolly, Guillaume de Luyne, et Louis Billaine, pour la Comédie de Tite et Bérénice seulement.»
Contre son habitude, Corneille n'a placé en tête de cette pièce aucun avis au lecteur, mais seulement deux extraits de Xiphilin, l'abréviateur de Dion Cassius. Il ne cite pas ce célèbre passage de Suétone que Racine rapporte en l'abrégeant au commencement de sa préface: «Titus, reginam Berenicen, cui etiam nuptias pollicitus ferebatur.... statim ab Urbe dimisit invitus invitam[ [203] C'est-à-dire que Titus, qui aimoit passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyoit, lui avoit promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire.»
Ce mot que Racine rappelle ici, il ne l'a pas imité, tandis qu'on lit dans la dernière scène de la pièce de Corneille:
L'amour peut-il se faire une si dure loi?
—La raison me la fait malgré vous, malgré moi.
La préface de Racine contient plus d'un passage qu'on pourrait regarder, que l'auteur y ait pensé ou non, comme une allusion désobligeante à l'ouvrage de son concurrent. Corneille avait cru devoir ajouter des épisodes au sujet qui lui avait été donné: «Ce qui m'en plut davantage, dit au contraire Racine, c'est que je le trouvai extrêmement simple;» et il ajoute: «Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poëtes qui ne sentoient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.»
Faire sonner si haut ces trente représentations si bien suivies, c'était, à dessein ou non je le répète, appeler l'attention sur le peu de succès de Tite et Bérénice, qui ne fut joué en tout que vingt et une fois. L'ensemble de ces vingt et une représentations produisit une somme totale de quinze mille trois cent soixante-seize livres dix sous, qui se trouva fort inégalement répartie; car si la première recette fut de dix-neuf cent treize livres dix sous, la dernière ne fut plus que de deux cent six livres dix sous; encore faut-il remarquer que Molière avait pris soin de faire jouer une seconde pièce avec celle de Corneille à chacune des quatre dernières représentations, pour tâcher d'attirer un peu plus de monde. Les registres de Lagrange, d'où sont tirés ces renseignements, nous en fournissent encore un autre plus précieux: ils nous font connaître le montant de la somme touchée par Corneille. On y lit sous la date du 28 novembre 1670: «Bérénice, pièce nouvelle de M. de Corneille l'aîné, dont on lui a payé deux mille livres.»
Outre cette interprétation maligne à laquelle peut se prêter la préface de Racine, il semble qu'on puisse découvrir ou du moins soupçonner une intention du même genre dans une des scènes de sa tragédie même. Tite s'exprime ainsi chez Corneille (acte III, scène V, vers 1027-1034):
Eh bien! Madame, il faut renoncer à ce titre (d'empereur),