—J'ay ouy parler d'un autre et grand seigneur, qui le faisoit ainsi à sa femme devant un grand prince, son maistre, mais c'estoit par sa prière et commandement, qui se délectoit à tel plaisir. Ne sont-ils pas donc ceux-là coulpables, puis qu'ayant esté leurs propres maquereaux, en veulent estre les bourreaux? Il ne faut jamais monstrer sa femme nue, ny ses terres, pays et places, comme je tiens d'un grand capitaine, à propos de feu M. de Savoye, qui desconseilla et dissuada nostre roy Henry dernier, quand, à son retour de Pologne, il passa par la Lombardie, de n'aller ny entrer dans la ville de Milan, lui alléguant que le roy d'Espagne en pourroit prendre quelque ombre: mais ce ne fut pas cela; il craignoit que le roy y estant, et la visitant bien à point, et contemplant sa beauté, richesse et grandeur, qu'il ne fust tenté d'une extrême envie de la ravoir et reconquérir par bon et juste droit comme avoient fait ses prédécesseurs. Et voilà la vraye cause comme dit un grand prince, qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit cette encloëure: mais pour complaire à M. de Savoye, et ne rien altérer du costé du roy d'Espagne, il prit son chemin à costé, bien qu'il eust toutes les envies du monde d'y aller, à ce qu'il me fist cet honneur, quand il fut de retour à Lyon, de me le dire: en quoi ne faut douter que M. de Savoye ne fust plus Espagnol que François. J'estime les marys aussi condamnables, lesquels, après avoir receu la vie par la faveur de leurs femmes, en demeurent tellement ingrats, que, pour le soupçon qu'ils ont de leurs amours avec d'autres, les traittent très-rudement, jusques à attenter sur leurs vies.

—J'ay ouy parler d'un seigneur sur la vie duquel aucuns conjurateurs ayant conjuré et conspiré, sa femme, par supplication, les en destourna, et le garantit d'estre massacré, dont depuis elle en a esté très-mal recogneue, et traittée très-rigoureusement.

—J'ay veu aussi un gentilhomme, lequel ayant esté accusé et mis en justice pour avoir fait très-mal son devoir à secourir son général en une bataille, si bien qu'il le laissa tuer sans aucune assistance ni secours; estant près d'estre sentencié et condamné d'avoir la teste tranchée, nonobstant vingt mille escus qu'il présenta pour avoir la vie sauve; sa femme, ayant parlé à un grand seigneur de par le monde, et couché avec lui par la permission et supplication dudit mary, ce que l'argent n'avoit pu faire, sa beauté et son corps l'exécuta, et luy sauva la vie et la liberté. Du depuis il la traitta si mal que rien plus. Certes, tels marys, cruels et enragés, sont très-misérables. D'autres en ay-je cogneu qui n'ont pas fait de mesme, car ils ont bien sceu recognoistre le bien d'où il venoit, et honoroient ce bon trou toute leur vie, qui les avoit sauvez de mort.

—Il y a encore une autre sorte de cocus, qui ne se sont contentés d'avoir esté ombrageux en leur vie, mais allans mourir et sur le poinct du trépas le sont encores: comme j'en ay cogneu un qui avoit une fort belle et honneste femme, mais pourtant qui ne s'estoit point toujours estudiée à luy seul. Ainsi qu'il vouloit mourir, il luy disoit: «Ah! ma mye, je m'en vais mourir, et plust à Dieu que vous me tinssiez compagnie, et que vous et moy allassions ensemble en l'autre monde! ma mort ne m'en seroit si odieuse, et la prendrois plus en gré.» Mais la femme qui estoit encore très-belle, et jeune de trente-sept ans, ne le voulut point suivre ny croire pour ce coup-là, et ne voulut faire la sotte, comme nous lisons de Evadné, fille de Mars et de Thébé, femme de Capanée, laquelle l'ayma si ardemment, que, lui estant mort, aussi-tost que son corps fut jetté dans le feu, elle s'y jetta après toute vive, et se brusla et se consuma avec luy, par une grande constance et force, et ainsi l'accompagna à sa mort.

—Alceste fit bien mieux, car ayant sceu par l'oracle que son mary Admète, roy de Thessalie, devoit mourir bien-tost si sa vie n'estoit racheptée par la mort de quelque autre de ses amys, elle soudain se précipita à la mort, et ainsi sauva son mary. Il n'y a plus meshuy de ces femmes si charitables, qui veulent aller de leur gré dans la fosse avant leurs marys, ni les suivre. Non, il ne s'en trouve plus: les mères en sont mortes, comme disent les maquignons de paris des chevaux, quand on n'en trouve plus de bons. Et voilà pourquoi j'estimois ce mary, que je viens d'alléguer, mal-habile de tenir ces propos à sa femme, si fascheux pour la convier à la mort, comme si c'eust été quelque beau festin pour l'y convier. C'estoit une belle jalousie qui lui faisoit parler ainsi, qu'il concevoit en soy du déplaisir qu'il pouvoit avoir aux enfers là-bas, quand il verroit sa femme, qu'il avoit si bien dressée, entre les bras d'un sien amoureux, ou de quelque autre mary nouveau. Quelle forme de jalousie voilà, qu'il fallut que son mary en fust saisi alors, et qu'à tous les coups il luy disoit, que s'il en reschappoit, il n'endureroit plus d'elle ce qu'il avoit enduré: et, tant qu'il a vescu, il n'en avoit point esté atteint, et luy laissoit faire à son bon plaisir.

—Ce brave Tancrede n'en fit pas de mesme, luy qui d'autres-fois se fit jadis tant signaler en la guerre sainte: estant sur le point de la mort, et sa femme près de luy dolente, avec le comte de Trypoly, il les pria tous deux après sa mort de s'espouser l'un l'autre, et le commanda à sa femme; ce qu'ils firent. Pensez qu'il en avoit vu quelques approches d'amour en son vivant; car elle pouvoit être aussi bonne vesse que sa mère, la comtesse d'Anjou, laquelle, après que le comte de Bretagne l'eut entretenuë longuement, elle vint trouver le roy de France Philippes, qui la mena de mesme, et luy fit cette fille bastarde qui s'appela Cicile, et puis la donna en mariage à ce valeureux Tancrede, qui certes, par ses beaux exploits, ne méritoit d'être cocu.

—Un Albanois, ayant esté condamné de-là les Monts d'estre pendu pour quelque forfait, estant au service du roy de France, ainsi qu'on le vouloit mener au supplice, il demanda à voir sa femme et luy dire adieu, qui estoit une très-belle femme et très-agréable. Ainsi donc qu'il lui disoit adieu, en la baisant il luy tronçonna tout le nez avec belles dents, et le luy arracha de son beau visage. En quoy la justice l'ayant interrogé pourquoi il avoit fait cette vilainie à sa femme, il respondit qu'il l'avoit fait de belle jalousie, «d'autant, ce disoit-il, qu'elle est très-belle, et pour ce après ma mort je sais qu'elle sera aussi-tost recherchée et aussi-tost abandonnée à un autre de mes compagnons, car je la cognois fort paillarde, et qu'elle m'oublieroit incontinent. Je veux donc qu'après ma mort elle ait de moy souvenance, qu'elle pleure et qu'elle soit affligée, si elle ne l'est par ma mort, au moins qu'elle le soit pour estre défigurée, et qu'aucun de mes compagnons n'en aye le plaisir que j'ay eu avec elle.» Voilà un terrible jaloux.

—J'en ay ouy parler d'autres qui, se sentant vieux, caducs, blessés, attenuez et proches de la mort, de beau dépit et de jalousie secretement ont advancé les jours à leurs moitiés, mesmes quand elles ont esté belles.

—Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels, qui font mourir ainsi leurs femmes, j'ay ouy faire une dispute, sçavoir, s'il est permis aux femmes, quand elles s'apperçoivent ou se doutent de la cruauté et massacre que leurs marys veulent exercer envers elles, de gaigner le devant et de joüer à la prime, et, pour se sauver, les faire joüer les premiers, et les envoyer devant faire les logis en l'autre monde.

J'ay ouy maintenir que ouy, et qu'elles le peuvent faire, non selon Dieu, car tout meurtre est défendu, ainsi que j'ay dit, mais selon le monde, prou: et ce fondent sur ce mot, qu'il vaut mieux prévenir que d'estre prévenu: car enfin chacun doit estre curieux de sa vie; et, puisque Dieu nous l'a donnée, la faut garder jusqu'à ce qu'il nous appelle par nostre mort. Autrement, sçachant bien leur mort, et s'y aller précipiter, et ne la fuir quand elles peuvent, c'est se tuer soy-même, chose que Dieu abhorre fort; parquoy c'est le meilleur de les envoyer en ambassade devant, et en parer le coup, ainsi que fit Blanche d'Anurbruckt à son mary le sieur de Flavy, capitaine de Compiegne et gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la mort de la Pucelle d'Orléans. Et cette dame Blanche, ayant sceu que son mary la vouloit faire noyer, le prévint, et, avec l'aide de son barbier, l'estouffa et l'estrangla, dont le roy Charles septième luy en donna aussi-tost sa grace, à quoy aussi ayda bien la trahison du mary pour l'obtenir, possible plus que toute autre chose. Cela se trouve aux annales de France, et principalement celles de Guyenne.