—De nos temps, Ferdinant, roy de Naples, cogneut ainsi par mariage sa tante, fille du roy de Castille, à l'age de treize à quatorze ans, mais ce fut par dispence du pape. On faisoit lors difficulté si elle se devoit ou pouvoit donner. Cela ressent pourtant son empereur Caligula, qui débauscha et repassa toutes ses sœurs les unes après les autres, par-dessus lesquelles et sur toutes il ayma extresmement la plus jeune, nommée Drusille, qu'estant petit garçon il avoit dépucellée; et puis estant mariée avec un Lucius Cassius Longinus, homme consulaire, il la luy enleva et l'entretint publiquement, comme si ce fust esté sa femme légitime; tellement qu'estant une fois tombé malade, il la fit héritière de tous ses biens, voire de l'empire. Mais elle vint à mourir, qu'il regretta si très-tant, qu'il en fit crier les vacations de la justice et cessation de tous autres œuvres, pour induire le peuple d'en faire avec luy un deuil public, et en porta long-temps longs cheveux et longue barbe; et quand il haranguoit le sénat, le peuple et ses genres de guerre, ne juroit jamais que par le nom de Drusille.
Pour quant à ses autres sœurs, après qu'il en fut saoul, il les prostitua et abandonna à de grands pages qu'il avoit nourrys et cogneus fort vilainement: encor, s'il ne ne leur eust fait aucun mal, passe, puisqu'elles l'avoient accoustumé et que c'estoit un mal plaisant, ainsi que je l'ay veu appeler tel à aucunes filles estant dévirginées et à aucunes femmes prises à force; mais il leur fit mille indignités: il les envoya en exil, il leur osta toutes leurs bagues et joyaux pour en faire de l'argent, ayant brouillé et dépendu fort mal-à-propos tout le grand que Tibère lui avoit laissé; encor les pauvrettes, estants après sa mort retournées d'exil, voyant le corps de leur frère mal et fort pauvrement enterré sous quelques mottes, elles le firent désenterrer, le brusler et enterrer le plus honnestement qu'elles purent: bonté certes grande de sœurs à un frère si ingrat et dénaturé.
L'Italien, pour excuser l'amour illicite de ses proches, dit que quando messer Bernado el bacieco stà in colera, el in sua rabia non riceve lege, et non perdona a nissuna dama.
—Nous avons force exemples des anciens qui en ont fait de mesme. Mais pour revenir à nostre discours, j'ay ouy conter d'un qui ayant marié une belle et honneste demoselle à un sien amy, et se vantant qu'il lui avoit donné une belle et honneste monture, saine, nette, sans sur-ost et sans malandre, comme il dist, et d'autant plus luy estoit obligé, il luy fut respondu par un de la compagnie, qui dit à part à un de ses compagnons: «Tout cela est bon et vray si elle ne fust esté montée et chevauchée trop tost, dont pour cela elle est un peu foulée sur le devant.»
Mais aussi je voudrois bien sçavoir à ces messieurs de marys, que si telles montures bien souvent, n'avoient un si, ou à dire quelque chose en elles, ou quelque deffectuosité ou deffaut ou tare, s'ils en auroient si bon marché, et si elles ne leur cousteroient davantage? Ou bien, si ce n'estoit pour eux, ou en accommoderoit bien d'autres qui le méritent mieux qu'eux, comme ces maquignons qui se défont de leurs chevaux tarez ainsi qu'ils peuvent; mais ceux qui en sçavent les sys, ne s'en pouvant deffaire autrement, les donnent à ces messieurs qui n'en sçavent rien, d'autant (ainsi que j'ay ouy dire à plusieurs pères) que c'est une fort belle défaite que d'une fille tarée, ou qui commence à l'estre, ou a envie et apparence de l'estre.
Que je connois de filles de par le monde qui n'ont pas porté leur pucelage au lict hymenean, mais pourtant qui sont bien instruites de leurs mères, ou autres de leurs parentes et amies, très-sçavantes maquerelles de faire bonne mine à ce premier assaut, et s'aident de divers moyens et inventions avec des subtilitez, pour le faire trouver bon à leurs marys et leur monstrer que jamais il n'y avoit esté fait breche.
La plus grande part s'aident à faire une grande résistance et défence à cette pointe d'assaut, et à faire des opiniastres jusques à l'extrémité, dont il y a aucuns marys qui en sont très-contents, et croyent fermement qu'ils en ont eu tout l'honneur et fait la première pointe, comme braves et déterminez soldats; et en font leurs contes lendemain matin, qu'ils sont crestez comme petits cocqs ou jolets qui ont mangé force millet le soir, à leurs compagnons et amys, et mesme possible à ceux qui ont les premiers entré en la forteresse sans leur sceu, qui en rient à part eux leur saoul, et avec les femmes leurs maistresses, qui se vantent d'avoir bien joué leur jeu et leur avoir donné belle.
Il y a pourtant aucuns marys ombrageux qui prennent mauvais augures de ces résistances, et ne se contentent point de les voir si rebelles; comme un que je sçay, qui, demandant à sa femme pourquoy elle faisoit ainsy de la farouche et de la difficultueuse, et si elle le desdaignoit jusque-là, elle, luy pensant faire son excuse et ne donner la faute à aucun desdain, luy dit qu'elle avoit peur qu'il luy fist mal. Il lui respondit: «Vous l'avez donc esprouvé, car nul mal ne se peut connoistre sans l'avoir enduré?» Mais elle, subtile, le niant, répliqua qu'elle l'avoit ainsi ouy dire à aucunes de ses compagnes qui avoient esté mariées, et l'en avoient ainsi advisée: «Voilà de beaux advis et entretiens,» dit-il.
—Il y a un autre remède que ces femmes s'advisent, qui est de monstrer le lendemain de leurs nopces leur linge teint de gouttes de sang qu'espandent ces pauvres filles à la charge dure de leur despucellement, ainsi que l'on fait en Espagne, qui en monstrent publiquement par la fenestre ledit linge, en criant tout haut: Virgen la tenemos. Nous la tenons pour vierge.
Certes, encore ay-je ouy dire dans Viterbe cette coustume s'y observe tout de mesme: et d'autant que celles qui ont passé premièrement par les picques ne peuvent faire cette monstre par leur propre sang, elles se sont advisées, ainsi que j'ay ouy dire, et que plusieurs courtisanes jeunes à Rome me l'ont assuré elles-mesmes, pour mieux vendre leur virginité, de teindre ledit linge de gouttes de sang de pigeon, qui est le plus propre de tous: et le lendemain le mary le voit, qui en reçoit un extrême contentement, et croit fermement que ce soit du sang virginal de sa femme, et lui semble bien que c'est un gallant, mais il est bien trompé.