—Coustumièrement, les dames de ce mestier sont grandes menteuses, et ne disent mot de vérité; car elles ont tant appris et accoustumé à mentir (ou si elles font autrement sont des sottes, et mal leur en prend) à leurs marys et amants sur ces sujets et changements d'amour, et à jurer qu'elles ne s'adonnent à autres qu'à eux, que, quand elles viennent à tomber sur autres sujets de conséquence, ou d'affaires, ou discours, jamais ne font que mentir, et ne leur peut-on croire.

D'autres femmes ay-je cogneu et ouy parler, qui ne donnoyent à leur amant leur joüissance, si-non quand elles estoient grosses, afin de n'engroisser de leur semence; en quoy elles faisoient grande conscience de supposer aux marys un fruit qui n'estoit pas à eux, et le nourrir, alimenter et élever comme le leur propre. J'en ay encore parlé cy-dessus. Mais, estant grosses une fois, elles ne pensoient point offenser le mary, ny le faire cocu, en se prostituant. Possible aucunes le faisoient pour les mesmes raisons que faisoit Julia, fille d'Auguste, et femme d'Agrippa, qui fut en son temps une insigne putain, dont son pere en enrageoit plus que le mary. Luy estant demandé une fois si elle n'avoit point de crainte d'engroisser de ses amys, et que son mary s'en aperceust et ne l'affolast, elle respondit: «J'y mets ordre, car je ne reçois jamais personne ny passager dans mon navire, si-non quand il est chargé et plein.»

Voicy encore une autre sorte de cocus; mais ceux-là sont vrays martyrs, qui ont des femmes laides comme diables d'enfer, qui se veulent mesler de taster de ce doux plaisir aussi bien que les belles, ausquelles le seul privilége est deu, comme dit le proverbe: Les beaux hommes au gibet, et les belles femmes au bourdeau[41]: et, toutesfois, ces laides charbonnières font la folie comme les autres, lesquelles il faut excuser, car elles sont femmes comme les autres, et ont pareille nature, mais non si belle. Toutesfois, j'ai veu des laides, au moins en leur jeunesse, qui s'apprécient tant pourtant comme les belles, ayant opinion que femme ne vaut autant, si-non ce qu'elle se veut faire valloir et se vendre; aussi qu'en un bon marché toutes denrées se vendent et se dépositent[42], les unes plus, les autres moins, selon qu'on en a à faire, et selon l'heure tardive que l'on vient au marché après les autres, et selon le bon prix que l'on y trouve; car, comme l'on dit, l'on court toujours au meilleur marché, encore que l'estoffe ne soit la meilleure, mais selon la faculté du marchand et de la marchande. Ainsi est-il des femmes laides, dont j'en ay veu aucunes, qui, ma foy, estoient si chaudes et lubriques, et duites à l'amour aussi bien que les plus belles, et se mettoyent en place marchande, et vouloient s'avancer et se faire valloir tout de mesmes. Mais le pis que je vois en elles, c'est qu'au lieu que les marchands prient les plus belles, celles-cy laides prient les marchands de prendre et d'achepter de leurs denrées, qu'elles leur laissent pour rien et à vil prix: mesmes font-elles mieux; car le plus souvent leur donnent de l'argent pour s'accoster de leurs chalanderies et se faire fourbir à eux; dont voilà la pitié: car pour telle fourbissure, il n'y faut petite somme d'argent; si bien que la fourbissure couste plus que ne vaut la personne, et la lexive que l'on y met pour bien la fourbir, et cependant monsieur le mary demeure cocu et coquin tout ensemble d'une laide, dont le morceau est bien plus difficile à digérer que d'une belle; outre que c'est une misere extresme d'avoir à ses costez un diable d'enfer couché, au lieu d'un ange. Sur quoy j'ay ouy souhaitter à plusieurs galants hommes une femme belle et un peu putain, plustost qu'une femme laide et la plus chaste du monde; car en une laideur n'y loge que toute misere et desplaisir, et nul brin de félicité. En une belle, tout plaisir et félicité y abonde, et bien peu de misere, selon aucuns. Je m'en rapporte à ceux qui ont battu cette sente et chemin. A aucuns j'ay ouy dire que, quelques fois, pour les marys, il n'est si besoin aussi qu'ils ayent leurs femmes si chastes; car elles en sont si glorieuses, je dis celles qui ont ce don très-rare, que quasi vous diriez qu'elles veulent dominer, non leurs marys seulement, mais le ciel et les astres: voire qu'il leur semble, par telle orgueilleuse chasteté, que Dieu leur doive du retour. Mais elles sont bien trompées; car j'ay ouy dire à de grands docteurs que Dieu ayme plus une pauvre pécheresse, humiliante et contrite (comme il fit la Magdelaine), que non pas une orgueilleuse et superbe qui pense avoir gagné le paradis, sans autrement vous loir miséricorde ny sentence de Dieu.

—J'ay ouy parler d'une dame si glorieuse pour sa chasteté qu'elle vint tellement à mépriser son mary, que, quand on lui demandoit si elle avoit couché avec son mary: «Non, disoit-elle, mais il a bien couché avec moy.» Quelle gloire! Je vous laisse donc à penser comme ces glorieuses sottes femmes chastes gourmandent leurs pauvres marys, d'ailleurs qui ne leur sçauroient rien reprocher, et comme font aussi celles qui sont chastes et riches, d'autant que cette-cy, chaste et riche du sien, fait de l'olimbrieuse, de l'altière, de la superbe et de l'audacieuse, à l'endroit de son mary: tellement que, pour la trop grande présomption qu'elle a de sa chasteté et de son devant tant bien gardé, ne la peut retenir qu'elle ne fasse de la femme emperiere, qu'elle ne gourmande son mary sur la moindre faute qu'il fera, comme j'en ay veu aucunes, et sur tout sur son mauvais menage. S'il joüe, s'il dépend, ou s'il dissipe, elle crie plus, elle tempeste, fait que sa maison paroist plus un enfer qu'une noble famille: et s'il faut vendre de son bien pour subvenir à un voyage de cour ou de guerre, ou à ses procès, nécessitez, ou à ses petites folies et despenses frivolles, il n'en faut pas parler; car la femme a pris telle impériosité sur lui, s'appuyant et se fortifiant sur sa pudicilé, qu'il faut que le mary passe par sa sentence, ainsi que dit fort bien Juvenal en ses satyres.

Animus uxoris si deditus uni,
Nil unquam invitâ donabis conjuge vendes.
Hac obstante nihil hæc si nolit emetur[43].

Il note bien par ces vers que telles humeurs des anciennes Romaines correspondoient à aucunes de nostre temps quant à ce poinct; mais, quand une femme est un peu putain, elle se rend bien plus aisée, plus sujette, plus docile, craintive, de plus douce et agréable humeur, plus humble et plus prompte à faire tout ce que le mary veut, et lui condescend en tout; comme j'en ay veu plusieurs telles, qui n'osent gronder, ny crier, ny faire des acariastres, de peur que le mary ne les menace de leur faute, et ne leur mette au devant leur adultere, et leur fasse sentir aux despens de leur vie; et si le galant veut vendre quelque bien du leur, les voilà plustost signées au contract que le mary ne l'a dit. J'en ay veu de celles-là force: bref, elles font ce que leurs marys veulent.

Sont-ils bien gastez ceux-là donc d'estre cocus de si belles femmes, et d'en tirer de si belles denrées et commoditez que celles-là, outre le beau et délicieux plaisir qu'ils ont de paillarder avec de si belles femmes, et nager avec elles comme dans un beau et clair courant d'eau, et non dans un salle et laid bourbier? Et puisqu'il faut mourir, comme disoit un grand capitaine que je sçay, ne vaut-il pas mieux que ce soit par une belle jeune espée, claire, nette, luisante et bien tranchante, que par une lame vieille, rouillée et mal fourbie, là où il y faut plus d'émeric que tous les fourbisseurs de la ville de Paris ne sçauroient fournir?

Et ce que je dis des jeunes laides, j'en dis autant d'aucunes vieilles femmes qui veulent estre fourbies et se faire tenir et nettes et claires comme les plus belles du monde (j'en fais ailleurs un discours à part[44] de cela): et voilà le mal; car, quand leurs marys n'y peuvent vacquer, les maraudes appellent des suppléments, et comme estants si chaudes, ou plus, que les jeunes: comme j'en ay veu qui ne sont pas sur le commencement et mitan prestes d'enrager, mais sur la fin. Et volontiers l'on dit que la fin en ces mestiers est plus enragée que les deux autres, le commencement et le mitan, pour le vouloir; car, la force et la disposition leur manquent, dont la douleur leur est très-griefve, d'autant que le vieil proverbe dit que c'est une grande douleur et dommage, quand un c... a très-bonne volonté, et que la force lui défaut. Si y en a-t-il toujours quelques-unes de ces pauvres vieilles haires qui passent par bardot[45], et departent leurs largesses aux despens de leurs deux bourses; mais celle de l'argent fait trouver bonne et estroite l'autre de leurs corps. Aussi dit-on que la libéralité en toutes chose est plus à estimer que l'avarice et la chicheté, fors aux femmes, lesquelles, tant plus sont libérales de leurs cas, tant moins sont estimées, et les avares et chiches tant plus. Cela disoit une fois un grand seigneur de deux grandes dames sœurs que je sçay, dont l'une estoit chiche de son honneur, et libérale de la bourse et despense, et l'autre fort escarce[46] de sa bourse et despense, et très-libérale de son devant.

—Or, voici encore une autre race de cocus qui est certes par trop abominable et exécrable devant Dieu et les hommes, qui, amouraschés de quelque bel Adonis, leur abandonnent leurs femmes pour jouir d'eux. La première fois que je fus jamais en Italie, j'en ouys un exemple à Ferrare, par un conte qui m'y fut fait d'un qui, espris d'un jeune homme beau, persuada à sa femme d'octroyer sa joüissance audit jeune homme qui estoit amoureux d'elle, et qu'elle luy assignast jour, et qu'elle fist ce qu'il luy commanderoit. La dame le voulut très-bien, car elle ne desiroit manger autre venaison que de celle-là. Enfin le jour fut assigné, et l'heure estant venue que le jeune homme et la femme estoient en ces douces affaires et alteres, le mary, qui s'estoient caché, selon le concert d'entre luy et sa femme, voici qu'il entra; et les prenant sur le fait, approcha la dague à la gorge du jeune homme, le jugeant digne de mort sur tel forfait, selon les loix d'Italie, qui sont un peu plus rigoureuses qu'en France. Il fut contraint d'accorder au mary ce qu'il voulut, et firent eschange l'un de l'autre: le jeune homme se prostitua au mary, et le mary abandonna sa femme au jeune homme; et par ainsi, voilà un mary cocu d'une vilaine façon.