| Le jeu d'amours, ou jeunesse s'esbat, |
| A un tablier se peut comparer. |
| Sur un tablier les dames on abat, |
| Puis il convient le trictrac préparer. |
| Et en celui ne faut que se parer. |
| Plusieurs font Jean: n'est-ce pas jeu honneste, |
| Qui par nature un joüeur admoneste |
| Passer le temps de cœur joyeusement? |
| Mais en défaut de trouver la raye nette |
| Il s'en ensuit un grand jeu de torment. |
Ce mot raye nette s'entend en deux façons: l'une, pour le jeu de la raye nette du trictrac; et l'autre, que, pour ne trouver la raye nette de la dame avec qui l'on s'esbat, on y gagne bonne vérole, de bon mal et du torment.
DISCOURS SECOND
Sur le sujet qui contente le plus en amour, ou le toucher, ou la veuë, ou la parole.
INTRODUCTION.
Voici une question en matière d'amours qui mériteroit un plus profond et meilleur discoureur que moy, sçavoir qui contente plus en la joüissance d'amour, ou le tact qui est l'attouchement, ou la parole, ou la veuë? M. Pasquier, très-grand personnage certes, en sa jurisprudence, qui est sa profession, comme en autres belles et humaines sciences, en fait un discours dans ses lettres qu'il nous a laissées par escrit; mais il a esté trop bref, et, pour estre si grand homme, il ne devoit tant là-dessus espargner sa belle parole comme il a fait; car, s'il l'eust voulue un peu eslargir et en dire bien au vray et au naturel ce qu'il en eust sceu dire, sa lettre qu'il en fait là-dessus en eust esté cent fois bien plus plaisante et agréable.
Il en fonde son discours principal sur quelques rimes anciennes du comte Thibault de Champagne, lesquelles je n'avois jamais vues, sinon ce petit fragment que ce M. Pasquier produit là; et trouve que ce bon et brave et ancien chevalier dit très-bien, non en si bons termes que nos gallants poëtes d'aujourd'hui, mais pourtant en très-bon sens et bonnes raisons; aussi avoit-il un très-beau et digne sujet pourquoy il disoit si bien, qui estoit la reyne Blanche de Castille, mère de saint Louis, de laquelle il fut aucunement espris, voire beaucoup, et l'avoit prise pour maistresse. Mais, pour cela, quel mal? et quel reproche pour cette reyne? encore qu'elle fust esté très-sage et vertueuse, pouvoit-elle engarder le monde de l'aymer et brusler au feu de sa beauté et de ses vertus, puisque c'est le propre de la vertu et d'une perfection que de se faire aymer? Le tout est de ne se laisser aller à la volonté de celuy qui ayme.
Voylà pourquoy il ne faut trouver estrange ny blasmer cette reyne si elle fut tant aimée, et que, durant son regne et son autorité, il y ait eu en France des divisions, séditions et querelles: car, comme j'ay ouy dire à un très-grand personnage, les divisions s'esmeuvent autant pour l'amour que pour les brigues de l'Estat; et, du temps de nos pères, il se disoit un proverbe ancien que tout le monde voloit du c.. de la reine folle.
Je ne sçay pour quelle reyne ce proverbe se fit, comme possible, fit ce comte Thibault, qui, possible, ou pour n'estre bien traité d'elle comme il vouloit, ou qu'il en fust desdaigné, ou un autre mieux aimé que luy, conceut en soy ces dépits qui le précipitèrent et firent perdre en ces guerres et tumultes, ainsi qu'il arrive souvent quand une belle ou grande reyne ou dame, ou princesse, se met à régir un Estat: un chacun désire la servir, honorer et respecter, autant pour avoir l'heur d'estre bien venu d'elle et estre en ses bonnes graces, comme de se vanter de régir et gouverner l'Estat avec elle et en tirer du profit. J'en alléguerois quelques exemples, mais je m'en passeray bien.
Tant y a, que ce comte Thibault prit sur ce beau sujet, que je viens de dire, à bien escrire, et possible à faire cette demande que nous représente M. Pasquier, auquel je renvoye le lecteur curieux, sans en toucher icy aucunes rimes; car ce ne seroit qu'une superflüité. Maintenant, il me suffira d'en dire ce qu'il m'en semble tant de moy que de l'avis des plus gallants que moy.