Ce grand personnage, Picus Mirandula, raconte avoir veu un certain gallant en son temps, qui, d'autant plus qu'on l'estrilloit à grandes sanglades d'estrivieres, c'estoit lors qu'il estoit le plus enragé après les femmes; et n'estoit jamais si vaillant après elles s'il n'estoit ainsi estrillé: après il faisoit rage. Voilà de terribles humeurs de personnes!
Encore celle de la veuë des autres est plus agréable que la derniere.
—Moy estant à Milan, un jour on me fit un conte de bonne part, que feu M. le marquis de Pescaire, dernier mort, vice-roy en Sicile, vint grandement amoureux d'une fort belle dame; si-bien qu'un matin, pensant que son mary fust allé dehors, l'alla visiter qu'il la trouva encores au lict; et, en devisant avec elle, n'en obtint rien que la voir et la contempler à son aise sous le linge, et la toucher de la main.
Sur ces entrefaites survint le mary, qui n'estoit du calibre du marquis en rien, et les surprit de telle sorte, que le marquis n'eut loisir de retirer son gand, qui s'estoit perdu, je ne sçai comment, parmy les draps, comme il arrive souvent. Puis, luy ayant dit quelques mots, il sortit de la chambre, conduit pourtant du gentilhomme, qui amprès estre retourné, par cas fortuit trouva le gand du marquis perdu dans les draps, dont la dame ne s'en estoit pas apperceue. Il le prit et le serra, et puis faisant la mine froide à sa femme, demeura long-temps sans coucher avec elle, ny la toucher: parquoy un jour elle seule dans sa chambre, mettant la main à la plume, se mit à faire ce quatrain:
| Vigna era, vigna son. |
| Era podata, or più non son; |
| E son sò per qual cagion |
| Non mi poda il mio patron. |
Et puis laissant ce quatrain escrit sur la table, le mary vint, qui vid ces vers sur la table, prend la plume et fait response:
| Vigna eri, vigna sei, |
| Eri podata, e più non sei, |
| Per la granfa del leon, |
| Non ti poda il tuo patron. |
Et puis les laissa aussi sur la table. Le tout fut appporté au marquis, qui fit response:
| A la vigna che voi dicete |
| Io fui, e qui restete; |
| Alzai il pamparo, guardas la vite; |
| Mà non toccai, si Dio m' ajute. |
Cela fut rapporté au mary, qui, se contentant d'une si honorable réponse et juste satisfaction, reprit sa vigne et la cultiva aussi-bien que devant; et jamais mary et femme ne furent mieux.