Voyla une sotte et bizarre opinion et formalisation, dont je m'en rapporte à nos grands discoureurs et bons jurisconsultes, pour sçavoir quel acte est plus énorme, de tuer sa femme de sa propre main qui l'a tant aimé, ou de celle d'un maraut esclave. Il y a force raisons à déduire là-dessus, dont je me passeray de les alleguer, craignant qu'elles soyent trop foibles au prix de celles de ces grands.
J'ay ouy conter que le viceroy, en sçachant la conjuration, en advertit l'amant, voire l'amante; mais telle estoit leur destinée, qui se devoit ainsi finer par si belles amours.
Cette dame estoit fille de dom Carlo d'Avalos, second frère du marquis de Pescayre, auquel, si on eust fait un pareil tour en aucunes de ses amours que je sçay, il y a long-temps qu'il fust esté mort.
—J'ay cogneu un mary, lequel, venant de dehors, et ayant esté long-temps qu'il n'avoit couché avec sa femme, vint résolu et bien joyeux pour le faire avec elle et s'en donner bon plaisir; mais arrivant de nuict, il entendit par le petit espion qu'elle estoit accompagnée de son amy dans le lict: luy aussi-tost mit la main à l'espée, et frappant à la porte, et estant ouverte, vint résolu pour la tuer; mais premièrement cherchant le gallant qui avoit sauté par la fenestre, vint à elle pour la tuer; mais, par cas, elle s'estoit cette fois si bien atifée, si bien parée pour sa coiffure de nuict, et de sa belle chemise blanche, et si bien ornée (pensez qu'elle s'estoit ainsi dorlotée pour mieux plaire à son amy), qu'il ne l'avoit jamais trouvée ainsi bien accommodée pour luy ny à son gré, qu'elle se jettant en chemise à terre et à ses genoux, luy demandant pardon par si belles et douces paroles qu'elle dit, comme de vray elle sçavoit très-bien dire, que, la faisant relever, et la trouvant si belle et de bonne grâce, le cœur lui fléchit, et laissant tomber son espée, luy, qui n'avoit fait rien il y avoit si long-temps, et qui en estoit affamé (dont possible bien en prit à la dame, et que la nature l'émouvoit), il luy pardonna et la prit et l'embrassa, et la remit au lict, et se deshabillant soudain, se coucha avec elle, referma la porte; et la femme le contenta si bien par ses doux attraits et mignardises (pensez qu'elle n'y oublia rien), qu'enfin le lendemain on les trouva meilleurs amis qu'auparavant, et jamais ne se firent tant de caresses: comme fit Ménélaüs, le pauvre cocu, lequel l'espace de dix ou douze ans menassant sa femme Heleine qu'il la tueroit s'il la tenoit jamais, et mesme luy disoit du bas de la muraille en haut; mais, Troyë prise, et elle tombée entre ses mains, il fut si ravy de sa beauté qu'il luy pardonna tout, et l'ayma et caressa mieux que jamais. Tels marys furieux encor sont bons, qui de lions tournent ainsi en papillons; mais il est mal aisé à faire une telle rencontre que celle-cy.
—Une grande, belle et jeune dame du regne du roy François I, mariée avec un grand seigneur de France, et d'aussi grande maison qui y soit point, se sauva bien autrement, et mieux que la precedente; car, fust ou qu'elle eust donné quelque sujet d'amour à son mary, ou qu'il fust surpris d'un ombrage ou d'une rage soudaine, et fust venu à elle l'espée nuë à la main pour la tuer, desesperant de tout secours humain pour s'en sauver, s'advisa soudain de se voüer à la glorieuse Vierge Marie, et en aller accomplir son vœu à sa chapelle de Lorette, si elle la sauvoit, à Sainct Jean de Mauverets, au païs d'Anjou. Et sitost qu'elle eut fait ce vœu mentalement, ledit seigneur tumba par terre, et luy faillit son espée du poing; puis tantost se releva, et, comme venant d'un songe, demanda à sa femme à quel sainct elle s'estoit recommandée pour éviter ce péril. Elle luy dit que c'estoit à la Vierge Marie, en sa chapelle susdite, et avoit promis d'en visiter le saint lieu. Lors il luy dit: «Allez y donc, et accomplissez votre vœu;» ce qu'elle fit, et y appendit un tableau contenant l'histoire, ensemble plusieurs beaux et grands vœux de cire, à ce jadis accoustumez, qui s'y sont veus long-temps après. Voyla un bon vœu, et belle escapade inopinée. Voyez la cronique d'Anjou.
—J'ay ouy parler que le roy François une fois voulut aller coucher avec une dame de sa Cour qu'il aymoit. Il trouva son mary l'espée au poing pour l'aller tuer; mais le Roy lui porta la sien ne à la gorge, et luy commanda, sur sa vie, de ne luy faire aucun mal, et que s'il luy faisoit la moindre chose du monde, qu'il le tueroit, ou qu'il luy feroit trancher la teste; et pour ceste nuict l'envoya dehors, et prit sa place. Cette dame estoit bien heureuse d'avoir trouvé un si bon champion et protecteur de son c..; car oncques depuis le mary ne luy osa sonner mot, ains luy laissa du tout faire à sa guise. J'ai ouy dire que non seulement cette dame, mais plusieurs autres, obtindrent pareille sauve garde du Roy. Comme plusieurs font en guerre pour sauver leurs terres et y mettent les armoiries du Roy sur leurs portes, comme font ces femmes, celles de ces grands roys, au bord et au dedans de leur c.., si bien que leurs marys ne leur osoient dire mot, qui, sans cela, les eussent passez au fil de l'espée.
—J'en ay cogneu d'autres dames, favorisées ainsi des roys et des grands, qui portoyent ainsi leurs passeports partout: toutefois, si en avoit-il aucunes qui passoyent le pas, auxquelles leurs marys, n'osant y apporter le couteau, s'aydoient des poisons et morts cachées et secrettes, faisant accroire que c'estoyent catherres, apoplexie et mort subite: et tels marys sont détestables, de voir à leurs costez coucher leurs belles femmes, languir et tirer à la mort de jour en jour et méritent mieux la mort que leurs femmes; ou bien les font mourir entre deux murailles, en chartre perpétuelle, comme nous en avons aucunes croniques anciennes de France et j'en ai oceu un grand de France, qui fit ainsi mourir sa femme, qui estoit une fort belle et honneste dame, et ce par arrest de la cour, prenant son petit plaisir par cette voye à se faire déclarer cocu. De ces forcenez et furieux maris de cocus sont volontiers les vieillards, lesquels se deffiant de leurs forces et chaleurs, et s'asseurant de celles de leurs femmes, mesme quand ils ont esté si sots de les espouser jeunes et belles, ils en sont si jaloux et si ombrageux, tant par leur naturel que leurs vieilles pratiques, qu'ils ont traittées eux-mêmes autrefois ou veu traicter à d'autres, qu'ils meinent si misérablement ces pauvres créatures, que leur purgatoire leur seroit plus doux que non pas leur autorité. L'Espagnol dit: El diabolo sabe mucho, porque es viejo, c'est-à-dire que «le diable sçait beaucoup parce qu'il est vieux:» de mesmes ces vieillards, par leur aage et anciennes routines, sçavent force choses. Si sont ils grandement à blasmer de ce poinct, que, puisqu'ils ne peuvent contenter les femmes, pourquoi les vont-ils épouser? et les femmes aussi belles et jeunes ont grand tort de les aller espouser, sous l'ombre des biens, en pensant joüir après leur mort, qu'elles attendent d'heure à autre; et cependant se donnent du bon temps avec des amis jeunes qu'elles font, dont aucunes d'elles en patissent griefvement.
—J'ai ouy parler d'une, laquelle estant surprise sur le fait, son mari, vieillard, luy donna une poison de laquelle elle languit plus d'un an et vint seiche comme bois; et le mary l'alloit voir souvent, et se plaisoit en cette langueur, et en rioit, et disoit qu'elle n'avoit que ce qu'il luy falloit.
—Une autre, son mary l'enferma dans une chambre et la mit au pain et à l'eau, et bien souvent la faisoit despouiller toute nue et la fouettoit son saoul, n'ayant compassion de cette belle charnure nue, ni non plus d'émotion. Voyla le pis d'eux, car, estant dégarnis de chaleur et dépourveus de tentation comme une statue de marbre, n'ont pitié de nulle beauté, et passent leurs rages par de cruels martyres, au lieu qu'estans jeunes la passeroyent possible sur leur beau corps nud, comme j'ay dit cy devant. Voyla pourquoi il ne fait pas bon d'espouser de tels vieillards bizarres, car, encor que la veue leur baisse et vienne à manquer par l'aage, si en ont ils toujours prou pour espier et voir les frasques que leurs jeunes femmes leur peuvent faire.
—Aussy j'ay ouy parler d'une grande dame qui disoit que nul samedy fut sans soleil, nulle belle femme sans amours, et nul vieillard sans être jaloux; et tout procede pour la débolezze de ses forces. C'est pourquoy un grand prince que je sçay disoit qu'il voudroit ressembler le lion, qui, pour vieillir, ne blanchit jamais; le singe, qui tant plus il le fait tant plus il le veut faire; le chien tant plus il vieillit son cas se grossit; et le cerf, que tant plus il est vieux tant mieux il le fait, et les biches vont plustôt à luy qu'aux jeunes. Or, pour en parler franchement, ainsi que j'ay ouy dire à un grand personnage, quelle raison y a-t-il, ni quelle puissance a-t-il le mary si grande, qu'il doive et puisse tuer sa femme, veu qu'il ne l'a point de Dieu, ny de sa loy, ny de son saint Evangile, sinon de la répudier seulement? Il ne s'y parle point de meurtre, de sang, de mort, de tourments, de poison, de prisons ni de cruautez. Ah! que nostre Seigneur Jésus-Christ nous a bien remonstré qu'il y avoit de grands abus en ces façons de faire et en ces meurtres, et qu'il ne les approuvoit guières, lorsqu'on luy amena cette pauvre femme accusée d'adultere pour jeter sa sentence de punition; il leur dit en escrivant en terre de son doigt: «Celui de vous autres qui sera le plus net et le plus simple, qu'il prenne la premiere pierre et commence à la lapider;» ce que nul n'osa faire, se sentans atteints par telle sage et douce repréhension. Nostre Créateur nous apprenoit à tous de n'estre si légers à condamner et faire mourir les personnes, mesmes sur ce sujet, cognoissant les fragilitez de nostre nature et l'abus que plusieurs y commettent; car tel fait mourir sa femme qui est plus adultere qu'elle, et tels les font mourir bien souvent innocentes, se faschans d'elles pour en prendre d'autres nouvelles, et combien y en a-t-il! Sainct Augustin dit que l'homme adultere est aussi punissable que la femme.