Or maintenant, pour prendre et déduire les raisons de Bocace, et les esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j'en ay veu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce sujet, comme l'ayant bien expérimenté, je dis qu'il ne faut douter nullement que, qui veut tost avoir joüissance d'un amour, il se faut adresser aux dames mariées, sans que l'on s'en donne grande peine et que l'on consomme beaucoup de temps; d'autant que, comme dit Bocace, tant plus on attise un feu et plus il se fait ardent. Ainsi est-il de la femme mariée, laquelle s'eschauffe si fort avec son mary, que, luy manquant de quoy esteindre le feu qu'il donne à sa femme, il faut bien qu'elle emprunte d'ailleurs, ou qu'elle brusle toute vive. J'ay connu une dame assez grande, et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui me l'a conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à cette besogne tant que l'on diroit bien (mais qui sait?), et que volontiers aisément bien souvent elle s'en passeroit, n'estoit que son mary, la venant attiser, et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur, qu'il luy rendoit si grande et si chaude qu'il falloit qu'elle courust au secours à son amy: encore, ne se contentant de luy bien souvent, se retiroit seule, ou en son cabinet, ou en son lict, et là toute seule passoit sa rage tellement quellement, ou à la mode lesbienne, ou autrement par quelque autre artifice; voire jusques-là, disoit-elle, que, n'eust esté la honte, elle s'en fust fait donner par les premiers qu'elle eust trouvés dans une salle du bal, à l'escart ou sur des degrez, tant elle estoit toumentée de cette mauvaise ardeur. Semblable en cela aux juments qui sont sur les confins de l'Andalousie, lesquelles devenant si chaudes, et ne trouvant leurs estalons pour se faire saillir, se mettent leur nature contre le vent qui regne en ce temps-là, qui leur donne dedans, et par ce moyen passent leurs ardeurs et s'emplissent de la sorte: d'où viennent ces chevaux si vistes que nous voyons venir deçà, comme retenans la vitesse naturelle du vent leur pere. Je croy qu'il y a plusieurs marys qui desireroient fort que leurs femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et leur fist passer leur chaleur, sans qu'elles allassent rechercher leurs amoureux et leur faire des cornes fort vilaines.

Voilà un naturel de femme que je viens d'alléguer, qui est bien estrange, d'autant qu'il ne brusle si-non lorsqu'on l'attise. Il ne s'en faut pas estonner, car, comme disoit une dame espagnole: Que quanto mas me quiero socao de la braza, tanto mas mi marido me abraza in et brazero; c'est-à-dire: «Que tant plus je me veux oster des braises, tant plus mon mary me brusle en mon brasier.» Et certes elles y peuvent brusler, et de cette façon, veu que par les paroles, par les seuls attouchements et embrassements, voire par attraits, elles se laissent aller fort aisément, quand elles trouvent les occasions, sans aucun respect du mary.

Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en venir là bien souvent, c'est la crainte qu'elles ont d'enfler par le ventre: ce que les mariées ne craignent nullement; car, si elles enflent, c'est le pauvre mary qui a tout fait, et porte toute la couverture. Et quant aux loix d'honneur qui leur défendent cela, qu'allègue Bocace, la pluspart des femmes s'en mocquent, disant pour leurs raisons valables que les loix de la nature vont devant, et que jamais elle ne fit rien en vain, et qu'elle leur a donné des membres et des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne, et non pour les laisser chomer oisivement, ne leur défendant ny imposant plus qu'aux autres aucune vacation. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que cette loy d'honneur n'est que pour celles qui n'aiment point et qui n'ont fait d'amys honnestes, ausquelles est très-mal-séant et blasmable, de s'aller abandonner et prostituer leur chasteté et leur corps, comme si elles estoient quelques courtisannes: mais celles qui aiment, et qui ont fait des amys, cette loy ne leur défend nullement qu'elles ne les assistent en leurs feux qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy pour les esteindre; et que c'est proprement donner la vie à un qui la demande, se monstrant en cela benignes, et nullement barbares ny cruelles, comme disoit Regnaud sur le discours de la pauvre Geneviefve affligée. Sur quoy j'ai cogneu une fort honneste dame et grande, laquelle, un jour son amy l'ayant trouvée en son cabinet, qui traduisoit cette stance dudit Regnaud, una dona deve donque morire, en vers françois aussi beaux et bien faits que j'en vis jamais (car je les vis depuis), et ainsi qu'il luy demanda ce qu'elle avoit escrit: «Tenez, voilà une traduction que je viens de faire, qui sert d'autant de sentence par moy donnée, et arrest formé pour vous contenter en ce que vous desirez, dont il n'en reste que l'exécution;» laquelle, après la lecture, se fit aussitost. Lequel arrest fut bien meilleur que s'il eust esté rendu à la Tournelle; car, encore que l'Arioste ornast les paroles de Regnaud de très-belles raisons, je vous asseure qu'elle n'en oublia aucune à les très-bien traduire et représenter, bien que la traduction valoit bien autant pour esmouvoir que l'original; et donna bien à entendre à tel amy qu'elle lui vouloit donner la vie, et ne luy estre nullement inexorable, ainsi que l'autre en sceut bien prendre le temps.

Pourquoy donc une dame, quand la nature la fait bonne et miséricordieuse, n'usera-t-elle librement des dons qu'elle lui a donnés, sans en estre ingrate, ou sans répugner et contredire du tout contre elle? Comme ne fit pas une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant un jour dans une salle son mary marcher et se pourmener, elle se peut empescher de dire à son amant: «Voyez, dit-elle, notre homme marcher; n'a-t-il pas la vraye encloüeure d'un cocu? N'eusse-je pas donc offensé grandement la nature, puis qu'elle l'avoit fait et destiné tel, si je l'eusse démentie et contrefaite?» J'ay ouy parler d'une autre dame, laquelle, se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien, l'espioit avec jalousie, et se doutoit qu'elle lui faisoit des cornes. «Mais il est bon! disoit-elle à son amy; il luy semble que son feu est pareil au mien: car je luy esteins le sien en un tournemain, et en quatre ou cinq gouttes d'eau; mais, au mien, qui a un braisier bien plus grand et une fournaise plus ardente, il y en faut davantage: car nous sommes du naturel des hydropiques ou d'une fosse de sable, qui d'autant plus qu'elle avale d'eau, et plus elle en veut avaler.»

Une autre disoit bien mieux, qu'elles estoient semblables aux poules qui ont la pépie faute d'eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent. L'on peut dire le mesme de ces femmes, que la soif engendre la pépie, et qu'elles en meurent bien souvent si on ne leur donne à boire souvent; mais il faut que ce soit d'autre eau que de fontaine. Une autre dame disoit qu'elle estoit du naturel du bon jardin, qui ne se contente pas de l'eau du ciel, mais en demande à son jardinier, pour en estre plus fructueux. Une dame disoit qu'elle vouloit ressembler aux bons œconomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien à mesnager et faire valoir à un seul, mais le départent à plusieurs mains; car une seule n'y pourroit fournir pour le bien esvaluer. Semblablement vouloit-elle ainsi mesnager son cas, pour le méliorer, et elle s'en trouvoit mieux. J'ay ouy parler d'une honneste dame qui avoit un amy fort laid et un beau mary, et de bonne grace, aussi la dame estoit très-belle. Une sienne familière luy remonstrant pourquoy elle n'en choisissoit un plus beau: «Ne savons-nous pas, dit-elle, que pour bien cultiver une terre, il y faut plus d'un laboureur, et volontiers les plus beaux et les plus délicats n'y sont pas les plus propres, mais les plus ruraux et les plus robustes?» Une autre dame que j'ay cogneue, qui avoit un mary fort laid et de fort mauvaise grace, choisit un amy aussi laid que luy; et comme une sienne compagne luy demanda pourquoy: «C'est, dit-elle, pour mieux m'accoustumer à la laideur de mon mary.»

Une autre dame discourant un jour de l'amour, tant à son esgard que des autres de ses compagnes, dit ces paroles: «Si les femmes estoient tousjours chastes, elles ne sçauroient ce que c'est de leur contraire,» se fondant en cela sur l'opinion d'Héliogabale, qui disoit que la moitié de la vie devoit estre employée à cultiver les vertus, et l'autre moitié dans les vices; autrement si l'on estoit toujours d'une mesme façon, tout bon ou tout mauvais, il seroit impossible de juger de son contraire, qui sert souvent de tempérament. J'ay veu de grands personnages appprouver cette maxime, et mesme pour les femmes. Aussi la femme de l'empereur Sigismond, qui s'appeloit Barbe, disoit qu'estre tousjours en un mesme estat de chasteté appartenoit aux sottes, et en reprenoit fort ses dames et damoiselles qui persistoient en cette sotte opinion; ainsi que de son costé elle la renvoya bien loin, car tout son plaisir fut en festes, danses, bals et amour, en se mocquant de celles qui ne faisoient pas de mesmes, ou qui jeusnoient pour macérer leur chair, et qui faisoient des retraites. Je vous laisse à penser s'il faisoit bon à la cour de cet empereur et impératrice, je dis pour ceux et celles qui se plaisoient à l'amour.

—J'ay ouy parler d'une fort honneste dame et de réputation, laquelle venant à estre malade du mal d'amour qu'elle portoit à son serviteur, sans vouloir hazarder ce petit honneur qu'elle portoit entre ses jambes, à cause de cette rigoureuse loy d'honneur tant recommandée et preschées des marys; et d'autant que de jour en jour elle alloit bruslant et seichant, de sorte qu'en un instant elle se vid devenir seiche, maigre, allanguie, tellement que, comme auparavant, elle s'estoit veue fraische, grasse et en bon point, et puis toute changée par la connoissance qu'elle en eust dans son miroir: «Comment, dit-elle alors, seroit-il donc dit qu'à la fleur de mon aage, et qu'à l'appétit d'un léger point d'honneur et volage scrupule pour retenir par trop mon feu, je vinse ainsi peu à peu à me seicher, me consommer et devenir vieille et laide avant le temps, ou que j'en perdisse le lustre de ma beauté qui me faisoit estimer, priser et aimer, et qu'au lieu d'une dame de belle chair je devinsse une carcasse, ou plustost une anatomie, pour me faire chasser et bannir de toute bonne compagnie, et estre la risée d'un chacun? Non, je m'en garderay bien, mais je m'aidray des remedes que j'ay en ma puissance.» Et, par ainsi, elle exécuta tout ce qu'elle avoit dit, et, se donnant de la satisfaction et à son amy, reprit son embonpoint, et devint belle comme devant, sans que son mary sceust le remede dont elle avoit usé, mais l'attribuant aux médecins, qu'il remercioit et honoroit fort, pour l'avoir ainsi remise à son gré pour en faire mieux son profit.

—J'ay ouy parler d'une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son médecin luy dit un jour qu'elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit; elle soudain respondit: «Eh bien! faisons-le donc.» Le médecin et elle s'en donnèrent au cœur joye, et se contentèrent admirablement bien. Un jour, entre autres, elle luy dit: «On dit partout que vous me le faites; mais c'est tout un, puisque je me porte bien;» et franchissoit tousjours le mot galant qui commence par f. «Et tant que je pourray je le feray, puis que ma santé en dépend.» Ces deux dames ne ressembloient pas à cette honneste dame de Pampelone que j'ay dit encore ci-devant, dans les Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, laquelle, estant devenue esperduement amoureuse de M. d'Avannes, aima mieux cacher son feu et le couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir son honneur. C'est de quoy j'ay ouy discourir cy-dessus à quelques honnestes dames et seigneurs. C'estoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son ame, d'autant qu'elle-mesme se donnoit la mort, estant en sa puissance de l'en chasser, et pour peu de chose. Car enfin, comme disoit un ancien proverbe françois, d'une herbe de pré tondue, et d'un c.. f....., le dommage est bien-tost rendu. Et qu'est-ce après que tout cela est fait? La besogne, comme d'autres, après qu'elle est faite, paroist-elle devant le monde? La dame en va-t-elle plus mal droit? y connoist-on rien? Cela s'entend quand on besogne à couvert, à huis clos, et que l'on n'en voit rien. Je voudrois bien sçavoir si beaucoup de grandes dames que je connois (car c'est en elles que l'amour va plustost loger, comme dit cette dame de Pampelone, c'est aux grands portaux que battent de grands vents) delaissent de marcher la teste haut eslevée, ou en cette Cour ou ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et qui seroit celuy tant présompteux qui osast leur demander si elles en viennent? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy que ce soit, tant elles savent si bien contrefaire les prudes et se tenir en leur marche altiere; et si quelqu'un de leurs marys pense leur en parler ou les menacer, ou outrager de paroles ou d'effet, les voilà perdus; car, encore qu'elles n'eussent songé aucun mal contre eux, elles se jettent aussi-tost à la vengeance, et la leur rendent bien; car il y a un proverbe ancien qui dit que, quand et aussi-tost que le mary bat sa femme, son cas en rit: cela s'appelle qu'il espere faire bonne chere, connoissant le naturel de sa maistresse qui le porte, et qui, ne pouvant se vanger d'autres armes, s'aide de luy pour son second et grand amy, pour donner la venuë au galant de son mary, quelque bonne garde et veille qu'il fasse auprès d'elle. Car, pour parvenir à leur but, le plus souverain remede qu'elles ont, c'est d'en faire leurs plaintes entre elles-mesmes, ou à leurs femmes et filles-de-chambre, et puis les gagner, ou à faire des amys nouveaux, si elles n'en ont point; ou, si elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez: elles font la garde que leurs marys n'entrent et ne les surprennent. Or ces dames gagent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, par présents, par promesses, et bien souvent aucunes composent et contractent avec elles, à sçavoir que leur dame et maistresse de trois venuës que l'amy leur donnera, la servante en aura la moitié ou au moins le tiers. Mais le pis est que bien souvent les maistresses trompent leurs servantes en prenant tout pour elles, s'excusant que l'amy ne leur en a pas plus donné, ains si petite portion, qu'elles-mesmes n'en ont pas eu assez pour elles; et paissent ainsi de bayes ces pauvres filles, femmes et servantes, pendant qu'elles sont en sentinelle et font bonne garde: en quoy il y a de l'injustice; et je croy que si cette cause estoit plaidée par des raisons alléguées d'un costé et d'autre, il y auroit bien à débattre et à rire; car enfin c'est un vray larcin de leur dérosber ainsi leur salaire et pension convenue. Il y a d'autres dames qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent rien, et sont comme les bons facteurs de boutique, qui font juste part de leur gain et profit du talent à leur maistre ou compagnon; et, par ainsi, telles dames méritent d'estre bien servies pour estre si bien reconnoissantes des peines qu'on a pris à les si bien veiller et garder. Car enfin, elles se mettent en danger et hazard. Ce qui est arrivé à une que je sçay, qui faisant un jour le guet pendant que sa maistresse estoit en sa chambre avec son amy et faisoit grande chere, et ne chaumoit point, le maistre d'hostel du mary la reprit et la tança aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valoit mieux qu'elle fust avec sa maistresse que d'estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; et adjouta qu'il l'en advertiroit. Mais la dame le gagna par le moyen d'une autre de ses filles-de-chambre de laquelle il estoit amoureux, luy promettant quelque chose par les prières de la maistresse; et aussi qu'elle luy fit quelque présent, dont il fut appaisé. Toutefois, depuis elle ne l'ayma plus et luy garda bonne; car, espiant une occasion prise à la volée, le fit chasser par son mary.

—Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui elle avoit mis son amitié, luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit envers elle de grandes privautez et l'avoit très-bien dressée à telles menées; si bien que quelquefois, quand elle voyoit le mary de cette dame longuement absent de sa maison, empesché à la Cour et en autre voyage, bien souvent elle regardoit sa maistresse en l'habillant, qui estoit des plus belles et des plus aimables, et puis disoit: «Hé! n'est-il pas bien malheureux, ce mary, d'avoir une si belle femme et la laisser ainsi seule si long-temps sans la venir voir? ne mérite-t-il pas que vous le fassiez cocu tout à plat? Vous le devez; car si j'estois aussi belle que vous, j'en ferois autant à mon mary s'il demeuroit autant absent.» Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de cette servante trouvoit goust à cette noix, mesme si elle n'avoit pas trouvé chaussure à son pied, et ce qu'elle pouvoit faire par après par le moyen d'un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s'aydent de leurs servantes pour couvrir leurs amours, sans que leurs maris s'en apperçoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les serviteurs de telles ou de telles damoiselles: et, sous ce prétexte, la dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en connoist rien.

—J'ay connu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour à une dame d'autour d'une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en après. J'ay veu joüer en ma vie quantité de ces traits, mais non pas de la façon que faisoit une honneste dame de par le monde, que j'ay connue, laquelle fut si heureuse d'estre servie de trois braves et galants gentilshommes, l'un après l'autre, lesquels, la laissant venoient à aimer et servir une très-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu'elle rencontra là-dessus gentiment qu'elle estoit reyne des Romains[73]. Ce qui lui estoit un honneur bien plus grand qu'à une que je sçay, laquelle, estant à la suite d'une grande dame mariée, ainsi que cette grande dame fut surprise dans sa chambre par son mary, lors qu'elle ne venoit que de recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien secondée par cette dame qui estoit avec elle, qu'aussi-tost elle prit finement le poulet, et l'avala tout entier, sans en faire à deux fois ny que le mary s'en apperceust, qui l'en eust sans doute très-mal traitée s'il eust veu le dedans: ce qui fut une très-grande obligation de service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je sçay bien bien des dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s'estre trop fiées à leurs servantes, et d'autres aussi qui ont couru le mesme hazard pour ne s'y estre pas fiées. J'ay ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la France, pour lui donner joüissance et plaisir de son gentil corps. Elle ne se voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et le rendez-vous ayant esté donné en un logis autre que le sien, il fut dit et concerté qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes coucheroient à l'antichambre. Comme il fust arresté ainsi fut-il joüé; et d'autant qu'il se trouva une chatonnière à la porte, sans y penser et sans y avoir préveu que sur le coup, ils s'advisèrent de la boucher avec un ais, afin que, si l'on la venoit à pousser, qu'elle fist bruit, qu'on l'entendist, et qu'ils fissent silence et y pourveussent. Or, d'autant qu'il y avoit anguille sous roche, une de ses femmes, faschée et despitée de ce que sa maistresse se deffioit d'elle, qu'elle tenoit pour la plus confidente des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souventes-fois monstré, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couchée, de faire le guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l'entendoit bien gazouiller tout bas; mais elle connut que ce n'estoit point la lecture qu'elle avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur cette curiosité qu'elle avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion fort bonne et fort à propos: car, estant entré d'avanture un jeune chat dans la chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la chatonnière en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l'ais qui l'avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisèrent, à la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit entré et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner de la peine, se recouchèrent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chacun pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant la dite chatonnière, la laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ils ne vouloient laisser là-dedans renfermé tout la nuict. Sur cette belle occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir choses et autres de sa maistresse, lesquelles, depuis, déclarèrent le tout au mary, d'où s'ensuivit la mort de l'amant et le scandale de la dame. Voilà à quoy sert un despit et une mesfiance que l'on prend quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand confiance. Ainsi que je sçay d'un très-grand personnage, qui eut une fois dessein de prendre toutes les filles-de-chambre de sa femme, qui estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur faire confesser tous les desportements de sa femme et les services qu'elles lui faisoient en ses amours. Mais cette partie pour ce coup fut rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal à cette grande dame: Dieu l'en punit après.