—D'autres dames y en a qui sont superbes, orgueilleuses, qui dédaignent et le ciel et la terre par manière de dire, qui rabroüent les hommes et leurs propres amoureux, et les rechassent loin; mais à telles il faut user de temporisement seulement et de patience et de continuation, car avec tout cela et le temps vous les mettez et avez sous vous à l'humilité, estant le propre et superbe de la gloire, après avoir fait assez des siennes et monté bien haut, de descendre et venir au rabais: et mesmes de ces glorieuses en ay-je veu aucunes lesquelles bien souvent, après avoir bien desdaigné l'amour et ceux qui leur en parloient, s'y rangeoient, les aimoient, jusqu'à espouser aucuns qui estoient de basse condition et nullement à elles en rien pareils. Et ainsi se joue amour d'elles et les punit de leur outrecuidance, et se plaist de s'attaquer à elles plustost qu'à d'autres, car la victoire en est plus glorieuse, puis qu'elles surmontent la gloire. J'ay cogneu d'autrefois une fille à la Cour, si entiere et si desdaigneuse, que quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la taster d'amour, elle luy respondoit si orgueilleusement, en si grand mespris de l'amour, par paroles si rebelles et arrogantes (car elle disoit des mieux), que plus il n'y retournoit: et si, par cas fortuit, quelquefois on la vouloit accoster et s'y prendre, comment elle les renvoyoit et rabroüoit, et de paroles, et de gestes, avec mines desdaigneuses; car elle estoit très-habile. Enfin l'amour la punit, et se laissa si bien aller à un qu'il l'engrossa quelque vingt jours avant qu'elle se mariast; et si pourtant c'est un qui n'estoit nullement comparable à force autres honnestes gentilhommes qui l'avoient voulu servir. En cela il faut dire avec Horace, sic placet Veneri; c'est-à-dire, «c'est ainsi qu'il plaist à Vénus;» et ce sont de ses miracles.
—Il me vint en fantaisie une fois à la comédie d'y servir une belle et honneste fille, habile s'il en fut oncques, de fort bonne maison, mais glorieuse et fort haute à la main, dont j'estois amoureux extrémement. Je m'advisois de la servir et arraisonner aussi arrogamment comme elle me pouvoit parler et respondre; car à brave brave et demy. Elle ne s'en sentit pour cela nullement intéressée, car, en la menant de telle façon, je la loüois extrémement, d'autant qu il n'y a rien qui amollisse plus un cœur dur d'une dame que la loüange, autant de ses beautez et perfections, que de sa superbité; voire luy disant qu'elle luy séoit très-bien, veu qu'elle ne tenoit rien du commun, et qu'une fille ou dame, se rendant par trop privée et commune, ne se tenant sur un port altier et sur une réputation hautaine, n'estoit bien digne d'estre ferme[85]; et pour ce, que je l'en honorois davantage, et que je ne la voulois jamais appeler autrement que ma Gloire. En quoy elle se pleut tant, qu'elle voulut aussi m'appeler son Arrogant. Continuant ainsi tousjours, je la servis longuement; et si me peux vanter que j'eus part en ses bonnes graces autant ou plus que grand seigneur de la Cour qui la voulut servir; mais un très-grand favory du Roy, brave certes et vaillant gentilhomme, me la ravit, et par la faveur de son Roy l'espousa. Et pourtant, tant qu'elle a vescu, telles alliances ont tousjours duré entre nous deux, et l'ay tousjours très-honorée. Je ne sçay si je seray repris d'avoir fait ce conte, car on dit volontiers que tout conte fait de soy n'est pas bon; mais je me suis esgaré à ce coup, encore que dans ce livre j'en aye fait plusieurs de moy-mesme en toutes façons, mais je tais le nom.
—Il y a encore d'autres filles qui sont de si joyeuse complexion, et qui sont si folastres, si endemenées et si enjoüées, qui ne se mettent autres sujets en leurs pensées qu'à songer à rire, à passer leur temps et à folastrer, qu'elles n'ont pas l'arrest d'ouyr ny songer à autre chose, sinon à leurs petits esbattements. J'en ay connues plusieurs qui eussent mieux aimé ouyr un violon, ou danser, ou sauter, ou courir, que tous les propos d'amour: aucunes la chasse, si bien qu'elles se pouvoient plustost nommer sœurs de Diane que de Vénus. J'ay cogneu un brave et galant seigneur, mais il est mort, qui devint si fort perdu de l'amour d'une fille, et puis dame, qu'il en mouroit; «car, disoit-il, lorsque je luy veux remonstrer mes passions, elle ne me parle que de ses chiens et de sa chasse, si bien que je voudrois de bon cœur estre métamorphosé en quelque beau chien ou levrier, ou que mon ame fust entrée dans leur corps, selon l'opinion de Pythagore, afin qu'elle se pust arrester à mon amour, et mon ame guérir de ma play.» Mais après il la laissa, car il n'estoit pas bon laquais, et ne la pouvoit suivre ny accompagner partout où ses humeurs gaillardes, ses plaisirs et ses esbattements la conduisoient. Si faut-il noter une chose, que telles filles, après avoir laissé leur poulinage et jetté leur gourme (comme l'on dit des poulains), et après s'estre ainsi esbattues au petit jeu, veulent essayer le grand, quoy qu'il tarde; et telle jeunesse ressemble à celle de petits jeunes loups, lesquels sont tous jolis, gentils et enjoüez en leur poil follet; mais, venant sur l'aage, ils se convertissent en malice et à mal faire. Telles filles que je viens de dire font de mesme, lesquelles, après s'estre bien joüées et passé leurs fantaisies en leurs plaisirs, et jeunesses en chasses, en bals, en voltes, en courantes et en danses, ma foy, après elles se veulent mettre à la grande danse et à la douce carolle de la déesse d'amour. Bref, pour faire fin finale, il ne se voit guères de filles, femmes ou veufves qui tost ou tard ne bruslent, ou en leurs saisons ou hors de leurs saisons, comme tous bois, fors un qu'on nomme larix, duquel elles ne tiennent nullement. Ce larix donc est un bois qui ne brusle jamais, et ne fait feu, ny flamme, ny charbon, ainsi que Jules César en fit l'expérience retournant de la Gaule. Il avoit mandé à ceux du Piedmont de luy fournir vivres et dresser estappes sur son grand chemin du camp. Ils luy obéyrent, fors ceux d'un chasteau appelé Larignum, où s'estoient retirés quelques meschants garnements, qui firent des refusants et rebelles, si bien qu'il fallut à César rebrousser et les aller assiéger. Approchant de la forteresse, il vit qu'elle n'estoit fortifiée que de bois, dont il s'en moqua, disant que soudain il l'auroit. Parquoy commanda aussi-tost d'apporter force fagots et paille pour y mettre le feu, qui fut si grand et fit si grande flamme, que bien-tost on en espéroit voir la ruine et destruction; mais, après que le feu fut consommé et la flamme disparue, tous furent bien estonnez, car ils virent la forteresse en mesme estat qu'auparavant et en son entier, et point bruslée ny ruynée: dont il fallut à César qu'il s'aidast d'autre remede, qui fut par sappe, ce qui fut cause que ceux de dedans parlementerent et se rendirent; et d'eux apprit César la vertu de ce bois larix, duquel portoit nom ce chasteau Larignum, parce qu'il en estoit basti et fortifié. Il y a plusieurs peres, meres, parents et marys, qui voudroient que leurs filles et femmes participassent du naturel de ce bois, ils en auroient leur esprit plus content, et n'auroient si souvent la puce en l'oreille, et n'y auroit tant de putains ny de cocus. Mais il n'en est pas de besoin, car le monde en demeureroit plus despeuplé, et y vivroit-on comme marbres, sans aucuns plaisirs ny sentiments, ce disoit quelqu'un et quelqu'une que je sçay, et nature demeureroit imparfaite; au lieu qu'elle est très-parfaite, laquelle si nous suivons comme un bon capitaine, nous ne sortirons jamais du bon chemin.
ARTICLE III.
De l'amour des veufves.
Or, c'est assez parlé des filles, il est raison maintenant que nous parlions de mesdames les veufves à leur tour. L'amour des veufves est bon, aisé et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine liberté, et nullement esclaves des peres, meres, freres, parents et marys, ny d'aucune justice, qui plus est. On a beau faire l'amour à une veufve et coucher avec, on n'en est point puny, comme l'on est des filles et des femmes. Mesmes les Romains, qui nous ont donné la pluspart des loix que nous avons, ne les ont jamais fait punir pour ce fait, ny en leur corps ny en leurs biens: ainsi que je tiens d'un grand jurisconsulte, qui m'alléguoit là-dessus Papinian, ce grand jurisconsulte aussi, lequel, traitant de la matiere des adulteres, dit que, si quelquefois par mesgarde on avoit compris sous ce nom d'adultere la honte de la fille ou de la veufve, c'estoit abusivement parler; et en autre passage il dit que l'héritier n'a nulle réprimende ou esgard sur les mœurs de la veufve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust fait appeler sa femme en justice pour cela, car lors ledit héritier en pouvoit prendre arrements de la poursuite, et non autrement. Et, de fait, on ne trouve point en tout le droit des Romains aucune peine ordonnée à la veufve, si-non à celle qui se remarieroit dans l'an de son deuil, ou qui, ne se remariant, avoit fait enfant après l'onsiesme mois d'un mesme an, estimant le premier an de son veufvage estre affecté à l'honneur de son premier lict. Et, quant à son douaire, l'héritier ne luy eust sceu faire perdre, quand bien elle eust fait toutes les folies du monde de son corps; et en alleguoit une belle raison (celuy de qui je tiens cecy); car si l'héritier qui n'a aucun pensement que le bien, en luy ouvrant la porte pour accuser la veufve de ce forfait et la priver de son dot, on l'ouvriroit tout d'une main à la calomnie; et n'y auroit veufve, si femme de bien fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses poursuites de ces galants héritiers, selon ces dires. Comme je voy, les veufves romaines avoient bon temps et bon sujet de s'esbattre: et ne se faut estonner si une, du temps de Marc Aurele, ainsi qu'il se trouve en sa vie, comme elle alloit au convoy des funérailles de son mary, parmy ses plus grands cris, sanglots, soupirs, pleurs et lamentations, serroit la main si estroitement à celuy qui la tenoit et conduisoit, faisant signal par-là que c'estoit en nom d'amour et de mariage, qu'au bout de l'an, ne le pouvoit espouser que par dispense (ainsi que fut dispensé Pompée quand il espousa la fille de César; mais elle ne se donnoit guéres qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire à un grand personnage), il l'espousa, et cependant en tiroit tousjours de bons brins, et empruntoit force pains sur la fournée, comme l'on dit. Cette dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure; et, pour cela, ne perdoit rien de son bien ny de son douaire.
Voilà comme les veufves romaines estoient heureuses, comme sont bien encore nos veufves françoises, lesquelles, pour se donner à leur cœur et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droits, bien que par les parlements il y en ait eu plusieurs causes débattues. Ainsi que je sçay un grand et riche seigneur de France, qui fit long-temps plaider sa belle-sœur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et quelque autre crime plus grief que celuy meslé parmy; mais, nonobstant, elle gagna son procès, et fallut que le beau-frere la dotast très-bien, et luy donnast ce qui luy appartenoit: mais pourtant l'administration de son fils et fille luy fut ostée, d'autant qu'elle se remaria; à quoy les juges et grands sénateurs des parlements ont esgard, ne permettant aux veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfants. Et encore il n'y a pas long-temps que je sçay deux veufves d'assez bonne qualité, qui ont emporté leurs filles mineures, s'estant remariées, par dessus leurs beaux-freres et autres de leurs parents; mais aussi elles furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit. Mais de ces sujets, meshuy je m'en desparts d'en parler, d'autant que ce n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon, possible ne dirois-je rien qui vaille: je m'en remets à nos grands législateurs.
Or, de nos veufves, les unes se plaisent à tourner encore en mariage, et en resonder encore le guay, comme les mariniers qui, sauvez de deux, trois ou quatre naufrages, retournent encore à la mer, et comme font encore les femmes mariées, qui, en leur mal d'enfant, jurent, protestent de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur fera rien; mais elles ne sont pas plustost purifiées, les voilà encore au premier branle. Ainsi qu'une dame espagnolle, laquelle, estant en mal d'enfant, se fit allumer une chandelle de Nostre-Dame de Montferrat qui aide fort à enfanter, pour la vertu de ladite Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa d'avoir de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n'y retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouchée, qu'elle dit à la femme qui la luy donnoit allumée: Serra esto cabillo de candela para otra vez; c'est-à-dire: «Serrez ce bout de chandelle pour une autre fois.»
D'autres dames ne se veulent marier; et de celles qui n'en veulent point, plusieurs y en a, et y en a eu, lesquelles, venues en viduité sur le plus beau de leur age, s'y sont contenues. Nous avons veu la Reine-Mere, en l'age de trente-sept à trente-huit ans, estant tombée veufve, qui s'est tousjours contenue veufve; et, bien qu'elle fust belle, bien agréable et très-aimable, ne songea pas tant seulement à un seul pour l'espouser. Mais l'on me dira aussi, qui eust-elle sceu espouser qui eust esté sortable à sa grandeur, et pareil à ce grand roy Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en estoit bien meilleur et plus plaisant. Toutefois, il n'y a rien que l'amour ne fasse oublier; et d'autant est-elle à loüer, et à estre recoudée au temple de la gloire et immortalité, de s'estre vaincue et commandée, et n'avoir fait comme une Reyne Blanche, laquelle, ne se pouvant contenir, vint à espouser son maistre d'hostel, qui s'appelloit le sieur de Rabaudange; ce que le roy son fils, pour le commencement, trouva fort estrange et amer; mais pourtant, parce qu'elle estoit sa mère, il excusa et pardonna audit Rabaudange, pour l'avoir espousée, en ce que, le jour, devant le monde, il la servoit tousjours de maistre-d'hostel, pour ne priver sa mere de sa grandeur et majesté; et la nuict elle en feroit ce qu'elle voudroit, s'en serviroit, ou de valet ou de maistre, remettant cela à leurs discrétions et volontez, et de l'un et de l'autre; mais pensez qu'il commandoit: car, quelque grande qu'elle soit, venant-là, elle est tousjours subjugué par le supérieur, selon le droit de la nature et de l'agent en cela. Je tiens ce conte du feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit à Poissy au roy François second, lorsqu'il fit les dix-huit chevaliers de l'ordre de Saint-Michel, nombre très-grand, non encore veu, ny jamais ouy jusqu'alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort vieux, lequel on n'avoit veu de long-temps à la Cour, si-non à aucuns voyages de nos autres guerres, s'estant retiré dès la mort de M. de Lautrec, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent, pour avoir perdu son bon maistre, duquel il estoit capitaine de sa garde au voyage du royaume de Naples, où il mourut; et disoit encore monsieur le cardinal, qu'il pensoit que ce monsieur de Rabaudange estoit venu et descendu de ce mariage. Il y a quelque temps qu'une dame de France espousa son page aussi-tost qu'elle l'eust jeté hors de page, et qui s'estoit assez tenue en viduité.