LE MILIEU


[CHAPITRE I]

LA FAMILLE[65]

À la naissance de Lamartine, sa famille se composait de Louis-François-;-alors âgé de quatre-vingts ans,--;de sa femme et de leurs six enfants: trois fils et trois filles. Si l'on en excepte les grands-parents qu'il connaîtra à peine, tous les autres joueront dans sa jeunesse un rôle trop important pour ne pas préciser un peu leurs figures très effacées aujourd'hui.

L'aîné des fils, François-Louis, était, on l'a vu, d'une santé précaire. C'était un grand homme un peu voûté, au teint pâle, au regard noir, à l'abord austère. Extrêmement maniaque dans ses habitudes et son hygiène, il trouvera moyen de prolonger jusqu'à près de quatre-vingts ans une existence que les médecins avaient condamnée dès l'enfance. «Il avait été toute sa vie faible et délicat, dira de lui sa belle-sœur, mais on était accoutumé à le voir ainsi.»

Ce que son neveu a écrit de lui paraît très exact; on sent que le poète avait, comme il l'a dit, son image «bien gravée dans la tête». C'est que leurs deux natures étaient peu faites pour s'entendre. Dans le journal de sa sœur il apparaît comme un vieillard énergique mais redoutable, despotique, rigide, aigri par ses infirmités et sa vie manquée: «Toute sa vie, écrira Mme de Lamartine au lendemain de la mort de son beau-frère, il avait conservé l'influence d'un chef de famille, et rien ne s'était jamais décidé dans la mienne que par lui ou d'après lui; souvent cet empire avait contrarié nos vues et m'avait causé des peines sensibles». Ceci confirme entièrement ce que Lamartine a écrit dans les Confidences.

Lorsqu'il lui fallut à vingt-cinq ans renoncer à la carrière militaire et à l'espoir de fonder à son tour une famille, François-Louis se confina entièrement dans le monde de la pensée, afin d'occuper un peu son activité. Esprit méthodique et précis, les sciences eurent ses préférences: les mathématiques furent pour lui un véritable délassement, et il faut voir là l'origine de tous les froissements que nous constaterons plus tard entre l'oncle et le neveu.

La liste de ses œuvres en dit long; l'Académie de Mâcon, dont il fut dès 1806 un des membres les plus assidus, a recueilli dans ses bulletins annuels une cinquantaine de mémoires sur les sciences et l'agriculture dont il est l'auteur. On y remarque un Examen du gleuco-œnomètre, une Dissertation sur une substance résineuse trouvée à Louhans, un Traité de l'oryctologie du Mâconnais, dont le manuscrit subsiste encore à la bibliothèque de Mâcon, et d'importantes et minutieuses Recherches sur les causes qui modifient ou altèrent la cohésion entre les parties de quelques substances, sans compter d'innombrables communications sur la viticulture et l'élevage.

À sa mort, le Journal de Saône-et-Loire publia un long article nécrologique auquel il est permis d'accorder quelque valeur, puisque nous savons qu'il ne fut pas inspiré par sa famille[66], et dont le fragment suivant nous donne un portrait assez vivant de celui que Lamartine appelait «l'oncle terrible»: