Les classes de philosophie furent satisfaisantes, et sa nature entièrement assouplie s'accommoda merveilleusement de l'enseignement des pères; en février ceux-ci soulignaient sa maturité précoce et sa douceur en même temps que leur excellent résultat au point de vue des études: en récompense, ils le nommèrent bibliothécaire du collège. Mme de Lamartine s'en réjouit car, dit-elle, «cela l'occupe utilement et c'est une marque de confiance».

Nous avons quelques détails sur l'enseignement du père Wrindts, qui professait la philosophie au collège de Belley: en effet, son cours, copié alors par un condisciple de Lamartine, Jules Jenin, existe encore aujourd'hui, et le chanoine Dejey et l'abbé Rochet, qui ont pu le parcourir, l'analysent ainsi: «Sa rédaction faite en latin, écrit M. Rochet, est d'un style sobre et élégant; on voit que le père Wrindts s'est inspiré de l'enseignement que donnaient les Pères Jésuites au xviiie siècle; les nouveautés de la philosophie cartésienne en sont écartées et au besoin réfutées. Sur la question du concours divin, le professeur, conformément à l'opinion généralement suivie dans la compagnie de Jésus, prend parti pour le système de Molina et combat le bannesianisme. Au sortir de la Révolution, il était urgent de combattre les théories sociales de Rousseau: elles sont l'objet, dans l'éthique, d'une vigoureuse réfutation.»

De son côté, M. Dejey s'exprime ainsi:

«Dans les cahiers de M. Jules Jenin, il manque une partie du cours, celle où il était question de la logique formelle et des règles de la méthode. Les fondements de la certitude et la légitimité des moyens de la connaissance sont seuls traités dans la partie conservée par la famille Jenin. Bien que les cahiers du père Wrindts ne soient qu'un résumé précis, exact, écrit pour les élèves et mis à leur portée, les principales questions de la philosophie s'y trouvent exposées avec une grande hauteur de vue et une parfaite mesure. Attaché aux principes supérieurs de la doctrine, le professeur suit les grandes lignes de la philosophie spiritualiste. Il observe la plus sage prudence vis-à-vis des nouveautés mal établies et peu conformes à la nature humaine, se tenant à une égale distance des propositions hasardeuses de l'école cartésienne et des théories sensualistes de Locke et de Condillac. Sur l'accord du libre arbitre avec la grâce, le père Wrindts se conforme à l'opinion communément admise dans la compagnie de Jésus: il se prononce pour le système de Molina. Les théories sociales de Rousseau y sont vigoureusement réfutées.»

Nous avons cité ces deux fragments faute d'avoir pu prendre nous-même connaissance des cahiers; ils ont l'avantage de concorder entièrement entre eux et d'apporter ainsi la preuve que l'enseignement philosophique de Belley était fondé sur les doctrines molinistes; quant à la réfutation de Rousseau, elle n'eut sans doute pas d'autre résultat que d'éveiller au contraire la curiosité de l'enfant: quelques mois plus tard, à Bienassis, il dévorait le Contrat social et la Nouvelle Héloïse.

Le 7 septembre 1807, Lamartine soutint avec succès sa thèse de philosophie; le 16, il arriva à Mâcon, ayant fait, à l'en croire, la moitié du chemin à pied, son baluchon sur le dos et chantant «comme un troubadour[114]». Le même jour, parvenait à Milly le bulletin scolaire que Mme de Lamartine a transcrit ainsi:

«Beaucoup de choses qu'on y dit me font grand plaisir, et plusieurs autres m'effrayent infiniment. Je n'espère qu'en Dieu pour sauver ce cher enfant de tous les périls dont sa jeunesse va être entourée. On loue son esprit, sa facilité d'apprendre, son imagination, mais en même temps l'on se plaint de sa légèreté, de son extrême répugnance à une application sérieuse, et de son goût pour le plaisir. L'on ajoute que la religion qu'il aime, qu'il estime et qu'il pratique le fait vaincre ses dangereux ennemis, mais que, si elle venait à s'affaiblir dans son cœur, rien ne pourrait le préserver de la corruption.»

Ainsi, dès l'âge de dix-sept ans, les traits principaux du caractère que nous connaîtrons plus tard à Lamartine: imagination, mangue d'esprit de suite, goût du plaisir et mobilité extrême des sentiments, sont nettement indiqués par ses professeurs.

Son premier mot, au retour du collège, fut pour supplier sa mère d'obtenir qu'on le gardât définitivement à Milly, puisque ses classes étaient terminées; comme il était «extrêmement grand, mais très maigre», Mme de Lamartine, qui redoutait pour son fils le surmenage, se laissa presque ébranler. Elle se heurta au refus formel du père et surtout de l'oncle, dit-elle, qui tenaient beaucoup à le voir commencer l'étude des sciences. Il s'en consola avec assez de philosophie, dans ses lettres à Guichard, repoussant d'ailleurs autant qu'il le pouvait «toutes ces idées de collège pendant les vacances[115]».

Après un repos d'un mois à Milly, à Saint-Point, à Pérone chez la tante de Villard où on lut chaque jour en famille, d'après lui, «une ou deux comédies et autant de tragédies», après les promenades à cheval, la chasse, la lecture, la musique et le dessin qui lui firent passer le temps «fort tranquillement», il quitta Milly le 22 octobre, et regagna Belley en passant par Lyon où il s'arrêta quelques jours.