Dans l'état où il se trouvait, il était à point pour devenir amoureux, et n'y manqua pas; cela dénoua la crise. Comme de juste, il aimait quelqu'un qui ne pouvait pas l'aimer; avec l'imagination qu'on lui connaît, «le voilà pris, le voilà mort». L'objet de sa passion n'était pas une beauté, mais «toute l'amabilité, toute la sagesse, toute la raison, tout l'esprit, toute la grâce, tout le talent imaginable ou plutôt inimaginable», et empruntant à nouveau le vocabulaire de Chérubin—c'était de son âge,—il terminait lyriquement: «J'en mourrai! je le sais! aimer sans espoir, ah! comprends-tu un peu cela[166]

La pauvre mère, qui elle-même avait encouragé son fils à une innocente correspondance en vers avec la jeune fille de leur médecin de Milly, le docteur Pascal, s'épouvanta des suites de son imprudence, et elle écrivait le 16 décembre 1809: «Mes nuits ont été mauvaises, ce qui a été occasionné par un chagrin que je ne puis mettre ici mais qui a été très vif, et dont la cause n'est pas encore passée; c'est au sujet de mon fils, et ce qui me peine le plus, c'est que je ne peux demander conseil à personne, et que j'ai peut-être quelque reproche à me faire...»; et quelques jours après elle ajoutait encore: «Alphonse m'inquiète toujours beaucoup, des passions commencent à se développer, et je crains que sa jeunesse ne soit bien orageuse; il est agité, triste, le trouble de son âme altère même sensiblement sa santé».

Pour couper court, on l'expédia à Lyon le 8 janvier 1810, avec permission d'y rester autant que ses moyens le lui permettraient; même il pourra faire son droit. «Je vois, dit-elle encore, qu'on nous blâme généralement de le laisser ainsi sur sa bonne foi, mais on ne connaît pas nos raisons; je suis moins tourmentée depuis qu'il est parti.»

Après les huit jours d'usage chez Mme de Roquemont, qui, prévenue, veilla sur lui avec une inquiète sollicitude, il réclama plus de liberté et s'installa rue de l'Arsenal, au quatrième, «avec une vue unique[167]».

Alors commença une existence exquise, la vie d'étudiant, mais sans études: les beaux projets de travail étaient loin; il n'était plus question des professeurs d'anglais et d'italien; la tragédie qu'il voulait écrire fut remplacée par un vaudeville; les huit heures de travail qu'il s'était imposées au départ, sans fréquenter personne, «quoiqu'on dise», furent occupées à de petits voyages à Grenoble, à la grotte de Jean-Jacques, ou à des flâneries chez les bouquinistes. De droit, point; au bout de deux mois, il avait épuisé ses ressources, et il fallut courir à Dijon, chez l'abbé. Le bon oncle se laissa arracher 60 louis qui ne demeurèrent pas longtemps dans sa poche; force lui fut alors de retourner à Milly, sa «détestable patrie», où il obtînt des tantes un peu d'argent sous prétexte de payer des dettes; puis il revint encore à Lyon, et finalement, endetté, poursuivi, sans un sou, car on lui avait coupé les vivres, il regagna Milly le 18 mai[168], après quatre mois de délices, relatées avec une joie enfantine dans les lettres à Virieu.

Elles sont juvéniles, prime-sautières et vives, d'un piquant contraste avec celles de l'année précédente: «Voilà enfin une partie de mes désirs satisfaits! écrit-il à son arrivée; je m'instruis, je suis libre, je suis indépendant, je le suis si fort que j'en deviens ridicule; mon livre, ma chambre, mon feu et le spectacle ont trop de charmes pour moi.» Puis c'est la description poétique de sa petite installation:

Cellule inconnue et secrète,
Où jamais un oncle boudeur,
Où jamais un mentor grondeur
Ne viennent troubler le poète.

Ses amis sont des «artistes», «des artistes surtout, mon cher ami! voilà ce que j'aime! de ces gens qui ne sont pas sûrs de dîner demain! Je leur ai dit que tu étais comme moi, un artiste universel, artiste dans l'âme, artiste d'inclination!»

C'est la vie de bohème, au jour le jour, et sans souci du lendemain; les grisettes, le théâtre, le concert, les vers, tout lui est bon, même les dettes, dont il se tire en faisant un impromptu: Mes dettes, qui, d'après lui, court la ville.

Plus tard pour les payer, il s'adressa naturellement à sa mère, qui cette fois s'en fut trouver l'oncle et les tantes plutôt que son mari, car le chevalier n'aimait pas les dettes: «Son oncle et ses tantes ont eu la bonté de se charger de payer les dettes d'Alphonse, écrira-t-elle plus tard, et sans rien dire à mon mari, ce que j'ai demandé par-dessus tout, car j'aurais mieux aimé qu'on le laissât dans l'embarras où il était et dont le temps aurait toujours fini par le tirer, que de consentir qu'on détruisît absolument le repos et le bonheur de mon mari en lui apprenant les dettes de son fils. C'est une chose qu'il a toujours eue en si grande horreur qu'il l'aurait cru tout à fait perdu!» L'amusant de l'affaire fut que le pauvre chevalier paya lui-même les dettes de son fils, à son insu. En effet, la tante du Villard se chargea, paraît-il, de la plus grande partie; mais, comme elle n'avait pas alors beaucoup d'argent disponible, elle demanda à son frère, sous un autre prétexte, de l'argent qu'il lui devait et auquel il ne songeait guère, croyant qu'elle n'en avait nul besoin.