Mais le xviiie siècle, surtout, sera pour elle un objet d'épouvante: elle interdira sévèrement à son fils les Mémoires de Mme Roland, «quoiqu'il en eût très grande envie»: «Je sais bien, ajoute-t-elle mélancoliquement, qu'il peut se procurer à mon insu tous les livres qu'il voudra, mais au moins je n'aurai pas à me reprocher de l'avoir autorisé à cela». «On se permet trop, dira-t-elle aussi, de lire toutes sortes de livres sous prétexte qu'il n'y a plus de danger: cela est fort mal fait.»

Elle ira plus loin encore: en 1813—Lamartine avait donc vingt-trois ans,—elle profita d'un de ses voyages à Paris pour brûler ses livres, et par hasard elle ouvrira l'Émile dont elle se laissera aller à lire quelques passages «qui sont superbes et m'ont fait du bien»; mais bientôt le danger qu'elle a couru en s'abandonnant au charme de tant d'idées qu'elle sait condamnées, la remplit de terreur et elle terminera: «Cela me révolte, je brûlerai ce livre, malgré ce qu'il y a de bon, et la Nouvelle Héloïse aussi, bien plus dangereux encore parce qu'il anime davantage les passions et qu'il est plus séduisant». Rousseau l'effrayera toujours pour des motifs qu'elle n'explique pas, mais qu'on devine: sa vie privée, l'anarchie politique et religieuse dont elle le rend responsable, et son «abominable philosophie» qui synthétise à ses yeux l'esprit du xviiie siècle.

Lamartine, on le voit, eut donc quelque mal à faire ses lectures ouvertement; d'ordinaire, il emportait son livre en promenade ou s'enfermait dans sa chambre. À Milly et à Saint-Point d'ailleurs, il n'y avait pas de bibliothèque; à Mâcon et à Montceau, celles de son oncle étaient importantes, mais il n'en avait pas la disposition; il lui restait le cabinet de lecture de Myard, à Mâcon, où sa mère nous apprend qu'il était abonné en 1808, et Montculot, où l'abbé avait entassé deux mille volumes qu'il légua plus tard à son neveu. Il y ajoutera les contemporains, les nouveautés, bons ou mauvais livres, et en général tout ce qui lui tombera sous la main.

C'est le séjour à Crémieu, en octobre 1808, qui marqua le début de sa fièvre littéraire. Dans quelles conditions, maintenant, va-t-il s'assimiler ces lectures faites sans direction et sans critique, et quelle influence vont-elles avoir sur la formation de sa personnalité? Une théorie séduisante et facile même à appuyer sur des faits serait de prétendre qu'il en goûta seulement les mauvais côtés, se dirigea surtout vers Parny et son école et qu'il lui fallut la crise morale des années 1817-1819 pour se libérer entièrement de leurs derniers souvenirs. Pourtant, à y regarder de plus près, il semble que la vérité soit ailleurs.

Certes, une des contradictions les plus singulières de la Correspondance est assurément ce mélange, à première vue inconciliable et quelque peu incohérent, d'impromptus, de pièces d'almanach, d'épîtres pompeuses, et de peintures mélancoliques ou désespérées de ses souffrances morales. Mais c'est qu'à cette époque, et pour longtemps encore, Lamartine qui, on l'a vu, rêva très tôt de se faire un nom dans les lettres, tenait pour bonne la fameuse formule que les classiques opposeront plus tard à la débordante facilité des romantiques: hors de l'ordre moral, point de véritable mérite littéraire; il ne pourra donc s'imaginer la gloire sous une autre forme que celle de pièces fugitives, toujours à la mode, d'interprétations plus ou moins fidèles d'un poète étranger, d'une tragédie bien régulière, d'un poème épique laborieusement rimé. Et nous avons la preuve de cette conception du métier littéraire par quelques odes intercalées plus tard dans les Méditations: le Génie, l'Enthousiasme, et le Poète exilé.

Le contraste ne manque pas aujourd'hui d'un certain piquant lorsqu'on voit naître peu à peu dans la Correspondance les premières Méditations, jalousement cachées comme des essais intimes et trop personnels, tandis que Lamartine court Paris un Saül ou une Médée sous le bras: «Je vais me remettre au grand ouvrage de ma vie, écrit-il en 1816 à son ami Vaugelas; si je réussis, je serai un grand homme; sinon la France aura un Chapelain ou un Cottin de plus»[176]. Le grand ouvrage, ce n'était pas, comme on pourrait le croire, ses Méditations, mais un poème épique sur Clovis, qui l'occupa jusqu'en 1820. Bien mieux, au moment où il se décidera à publier, presqu'à contre-cœur[177], les Méditations, ce fut sans les soins amoureux du poète pour son premier-né[178], et pour essayer de «lancer» ses tragédies[179].

Que conclure de cette perpétuelle violence à ses sentiments véritables, sinon que ses premiers essais furent conçus seulement dans le but défini d'atteindre à la célébrité, et qu'il renfermait soigneusement en lui les troubles et les détresses dont débordent ses lettres?

C'est pourquoi, au cours de ses lectures, il ne s'enthousiasmera pas pour ceux qu'il imitait par métier; au contraire son ardeur, lorsqu'il s'agit de Rousseau, d'Young, d'Ossian, de Mme de Staël et de Chateaubriand, prouve que ceux-là furent les véritables éducateurs de sa pensée et qu'il leur doit presque tout de ses aspirations tourmentées et insatisfaites[180].

Il faut noter aussi son incompréhension absolue des œuvres d'analyse et de précision qui ne répondent chez lui à aucun état d'âme. Les seuls Allemands qu'il nomme sont Gœthe et Zimmermann, l'un pour son Werther, l'autre pour son Traité de la solitude; mais les deux sujets qui pourtant semblaient faits pour lui plaire n'eurent pas sur lui l'effet qu'on pourrait supposer: «Je viens de lire Werther, écrit-il en 1809, il m'a fait la chair de poule: je l'aime pas mal non plus. Il m'a redonné de l'âme, du goût pour le travail, le grec; il m'a un peu attristé et assombri[181].» Résultat imprévu et qu'on n'attendait guère d'une lecture qui démoralisa la jeunesse romantique; tout au moins peut-on l'expliquer du fait que Werther, œuvre documentaire et assez froide, ne fut jamais vécue par Gœthe; instinctivement peut-être, Lamartine ne s'y trompa point et n'y découvrit pas l'accent de sincérité qu'il lui fallait. «Vive les Allemands pour la raison![182]» s'écriait-il après la lecture du Traité de la solitude où Zimmermann a méthodiquement catalogué les inconvénients et les avantages de cet état d'âme: il ne rencontrait en effet chez eux guère autre chose que la raison, l'esprit brutal et sec d'analyse ou de classification, choses qu'il ignore et qui cadrent mal avec sa nature mouvante et pleine de revirements.

À cet égard, encore, l'exemple de Montaigne est tout aussi typique. La première rencontre fut mauvaise[183], mais Virieu, d'un esprit aussi froid et méthodique que le sien l'était peu, voulut lui faire partager son admiration pour celui qu'il appelait son maître et Lamartine s'y employa de bon cœur: «Je lis l'ami Montaigne, lui répond-il, que j'apprends tous les jours à mieux connaître et par conséquent à aimer davantage; veux-tu que je te dise ce qui m'y attache plus encore? c'est que je trouve une certaine analogie entre son caractère et le tien[184]». On sent alors que, bien plus par amitié que par goût, il s'évertue à l'admirer, «l'adore», l'aime «infiniment plus qu'autrefois[185]». Pourtant, la première impression était la bonne et en 1811 il écrivait «...Ses idées m'amusent, mais ses opinions me fatiguent et me blessent... il faut être froid pour se plaire à Montaigne; je l'ai aimé tant que je n'ai rien eu dans le cœur;... tout ce que j'aime en lui, c'est son amitié pour La Boëtie[186]». Tel avait été le vrai motif de son admiration passagère: un seul point lui plut, où il retrouvait un sentiment personnel, son amitié pour Virieu; le reste lui échappa.