CE QU'APPREND LE MARIAGE
Hier, pour la première fois depuis mon mariage, je suis retournée dans le monde.
Lorsque j'étais jeune fille, j'éprouvais un émoi, chaque fois que ma mère me conduisait en soirée. J'allais au bal, le cœur battant très fort, comme si j'eusse dû y rencontrer des êtres extraordinaires, comme si j'eusse dû y voir des choses très défendues.
Je croyais que le mariage m'eût guérie de cette inquiétude. Eh bien, pas du tout. Je me suis retrouvée, hier, en allant à cette fête, chez les de Sorget, exactement comme j'étais au temps—tout récent encore—où l'on m'appelait «mademoiselle.»
En vérité, oui, j'ai ressenti cette même anxiété qui me faisait interrogative, naguère, devant les gens et devant les choses que j'allais frôler, cette même nervosité qui m'agitait au point de m'empêcher de manger.
Cependant—le mariage est un grand initiateur—je dois avouer que mon émotion actuelle, que mon trouble de femme, ne ressemblent en aucune façon à mon trouble et à mon émotion de jeune fille; que mes sentiments et mes sensations d'aujourd'hui n'ont, avec ceux d'hier, de commun que l'apparence.
Jeune fille, je me rendais au bal, d'abord pour les jouissances intimes et inconscientes que le bal me procurait; ensuite, pour me rapprocher, tout en m'en éloignant au plus vite, avec quelque effroi même, des groupes d'hommes ou de femmes auxquels il ne m'était pas permis de me mêler; pour y chercher, peut-être aussi, la fine moustache du Prince Charmant que quelque rêve m'avait montrée.
Ce n'est point cette innocente curiosité qui m'a tourmentée, hier.
Je suis entrée chez les de Sorget avec l'espérance d'entendre et de voir ce que je n'avais, jusqu'alors, ni vu ni entendu—d'entendre des paroles que l'on ne dit qu'aux femmes mariées, de voir des visages qui ne sourient qu'à elles. S'il faut être franche, il y avait même plus que de l'espérance en moi; il y avait du désir et une forte dose de complaisance préméditée, à l'appui de ce désir.