M. de Mervil sourit, salua et s'adossa à la cheminée.

Mme d'Oboso reprit:

—La question qui vient d'être faite paraît subtile, tout d'abord, et cependant elle ne l'est pas.—La femme doit-elle rendre à l'homme toutes les caresses qu'elle en reçoit?—Absolument, et si nous choisissons comme types de notre examen, deux êtres qui s'aiment vraiment, qui sont dans la recherche constante de l'un et de l'autre, qui se désirent assez pour faire abstraction, entre eux, de toutes conventionnelles mondanités, de toute pudeur, de toute réserve, il n'est pas douteux que ce que l'un offrira à l'autre, cet autre le lui rendra. Le chemin parcouru par le baiser de l'homme sera suivi par le baiser de la femme et leurs deux êtres s'unifieront dans l'harmonie parfaite d'une même joie. Une comparaison fera-t-elle mieux comprendre mes paroles?—Lorsqu'un soldat montre à l'un de ses camarades, le maniement du fusil, tous deux ont les mêmes mouvements, tous deux agissent de même façon. On dirait, à les voir, deux marionnettes articulées tant leurs gestes sont identiques.—L'amour veut aussi qu'entre deux êtres, il y ait un instructeur—l'homme; un conscrit—la femme; et que cette dernière soit le reflet exact de son maître. L'avenir d'une liaison dépend, souvent, il faut le reconnaître, de la compréhension que témoigne la femme à s'assimiler les tendresses de son amant, à lui procurer le même bonheur qu'elle goûte par lui. Sa légendaire passivité disparaît, alors, et l'initiative par laquelle elle la remplace, lui vaut, sûrement, un attachement plus sérieux. Combien d'hommes se désintéressent de la femme que, pourtant, ils aiment? Combien d'épouses, de maîtresses qui, radieuses au début d'une union, pleurent quelques mois après cette union, en cherchant vainement la cause de leur délaissement?—Cette cause est tout entière dans la trop grande timidité qu'elles ont apportée dans leur alcôve, dans le défaut d'initiative, de sens voluptueux qui les caractérise. Je sais la grave objection que l'on oppose à mon argumentation: une femme mariée, une maîtresse dont la liaison est consacrée mondainement, doivent être respectées par l'homme, dans l'intimité même et ne peuvent être regardées comme ces demoiselles vers qui, cependant, vos chers maris et vos beaux amis, mesdames, s'en vont, malgré tous vos charmes incontestables. Eh bien, cette objection est absurde. Il n'y a point, en amour, deux sortes de femmes; il n'y a point plusieurs façons de chérir. Il n'y a qu'une femme—la femme désirée—et qu'un baiser—le baiser partagé dans ses plus extrêmes conditions, dans ses plus troublants aspects. La femme que l'on respecte, en amour, n'est ni l'épouse, ni la maîtresse dont on garde le contact, dont on souhaite la joie. C'est la femme sacrifiée, sorte de mercenaire du foyer, sorte d'esclave de l'alcôve, bonne seulement à faire des enfants. Dans sa maternité même, il n'entre aucune douceur. Cette maternité, comme son sexe, subit le lourd égoïsme de l'homme qui la féconde, soit qu'il obéisse à des traditions familiales surannées, soit qu'il soit atteint de ce que j'appellerai «le mal d'être père.» Car, ne nous y trompons pas, certains hommes sont tourmentés par le besoin de procréer, après quoi ils dorment, ainsi que certains autres, par le besoin de boire ou de jouer, après quoi, également, ils ronflent.

A cet endroit du discours de Mme d'Oboso, l'abbé se moucha bruyamment.

La marquise que, décidément, il agaçait, se tourna vers lui.

—Je sais ce que je dis, l'abbé, fit-elle, et vous n'avez que faire de vous moucher, pour m'interrompre. En parlant ainsi, je rends plus de femmes heureuses et de maris fidèles, que tous vos sermons.

Puis, s'adressant, de nouveau, à nous, elle continua:

—Mes mignonnes, je ne me dissimule pas que ma théorie pourra paraître impraticable à quelques femmes, aux sentimentales, par exemple. Les voluptueuses seules l'adopteront.—Le monde n'est point parfait et je n'ajouterai à cette constatation, qu'une remarque: les voluptueuses seront seules satisfaites dans leurs désirs et dans la joie à donner et à recevoir l'amour; les sentimentales resteront ce qu'elles ont été toujours, charmantes dans un salon, un peu ternes dans l'intimité.—L'amour est comme toutes les choses de la vie: il veut de la diversité. Le regard, la bouche, l'oreille, se fatiguent du même paysage, du même mets, de la même chanson. L'amour est ainsi et il n'est pas réfractaire aux variations—aux articles additionnels, comme on dit à la Chambre—que ses fervents savent introduire, par leur science, par leur curiosité, dans ses lois habituelles et générales.

La marquise se tut et contempla l'abbé qui, les mains croisées sur sa ceinture, les yeux obstinément fixés sur un dessin du tapis, était immobile et muet. Cette attitude, encore, l'impatienta et elle se fit moqueuse:

—Eh bien, l'abbé, j'ai terminé ma leçon. Vous ne dites rien?