Le visage de Jean eut comme une expression douloureuse et triste.
—Nous nous retrouvons, mais, vois-tu, il eût mieux valu ne se perdre jamais.—Cette réflexion n'est pas, certes, pour amoindrir notre amour présent et à venir, mais elle formule sincèrement un regret que je te dois. La femme, en amour, reçoit son initiation, fatalement, que cette initiation vienne de son mari ou d'un amant. Si elle la reçoit de son mari, elle est heureuse, doublement, et peut ne demander aucun au-delà à l'horizon qui lui est fait; si elle la reçoit d'un amant, elle est heureuse encore, car elle n'est point responsable de l'insouciance de son mari, de celui qui devait la garder des curiosités, des séductions du baiser, en lui offrant ces curiosités, ces séductions. Elle n'a aucun regret à éprouver, aucun reproche à encourir, et ce regret et ce reproche retombent tout entiers sur le compagnon incapable qui n'a pas su la comprendre, la connaître, l'étudier, la servir. Cet homme est le coupable, dans l'adultère que son indifférence, que sa sottise ont laissé s'établir sous son toit. Il serait mal fondé à reprocher à sa femme d'avoir été, d'être une amoureuse, et de s'être donné à lui-même, devant elle, le rôle d'un gardien du sérail.
—Fort bien, dis-je; mais dis-moi, n'es-tu pas un peu revenu à moi, parce que tu as pensé que je n'étais plus la petite fille timide d'autrefois, l'élève que tout étonne et qui voulant apprendre, ne sait qu'épeler des syllabes?
—Je suis revenu à toi, parce que ta beauté n'a jamais cessé de me plaire, parce qu'aussi, tu dis vrai, j'ai songé, tout en ayant le remords de ne pas avoir été ton initiateur, que tu n'étais plus l'enfant candide de naguère.
—La morale de cela est que si je n'avais pas eu d'amant—ce mot n'a rien de choquant, entre nous, en ce moment—tu ne m'aurais peut-être plus souhaitée.
—La constatation est d'une philosophie cruelle. L'homme éprouve, instinctivement, le désir de reprendre ce qu'on lui a dérobé.
—Tu pardonnes et tu oublies, alors?
—Je t'aime...
Il y eut un silence, encore, entre Jean et moi.
Comme il dura longtemps et comme j'allais m'endormir, un souvenir se présenta à mon esprit. Je songeai, qu'un jour, avec Yvonne, nous avions traité de cette question du mari qui abandonne, maladroitement, à un autre, le soin d'instruire sa femme des choses de l'amour et que nous avions conclu que les hommes sont de grands niais. Nous n'avions pas pensé à ajouter que ceux qui reviennent, repentants et audacieux, à la fois, vers leurs femmes, ont beaucoup d'esprit. Jean me paraît être de ceux-là et je crois que je vais l'aimer de toutes mes forces. Le souvenir, aussi, de M. de Nailes se dressa en moi... mais comme au travers d'une brume, épaisse déjà.—Pauvre M. de Nailes, c'est sur son nom que je ferme ce carnet. Il mérite bien, entre nous, cette attention. Il me trouvera cruelle, frivole... il dira peut-être du mal de moi... Mais non, c'est un galant homme; il saura souffrir—s'il souffre—correctement. Il ne se serait peut-être pas consolé que je l'eusse quitté pour prendre un autre amant. En sachant ma réconciliation conjugale, il se sentira moins malheureux et peut-être même aura-t-il l'intime satisfaction d'avoir été utile à mon bonheur.