Le mélange de sa coquetterie personnelle, de sa tendance astucieuse à plier devant tout inconnu pour le séduire, de sa susceptibilité nationale le jetait dans un labyrinthe d’habiletés aimables au devant des Anglais et des Américains qu’il mêlait un peu. Il venait de renoncer à certains préjugés sur les Anglais. Il les avait crus longtemps, sous le signe de la reine Victoria, fermés à toute aisance et il les avait admirés pour cela à tout hasard. Mais des séjours en Angleterre et tant de rencontres à Paris lui avaient retiré ces idées de l’autre siècle et ayant oublié sa révérence d’hier, il se laissait aller maintenant avec la plupart des insulaires qu’il rencontrait, surtout avec les femmes, à un débraillé digne de Fielding.

Pendant le déjeuner, il disserta donc de la façon la plus entreprenante sur les amours qui pouvaient se nouer entre les Anglais et les Françaises, les Français et les Anglaises et sur d’autres combinaisons encore dont l’état des mœurs l’obligeait bien à parler. Au moment où un mot cru était sur sa langue, il le retenait pourtant un peu et ne le laissait passer qu’enveloppé de certaines précautions oratoires, des appels à la liberté de pensée et à l’horreur de toute censure, car nos voisins, friands d’immoralisme, en sont encore à la saison des conquêtes timides et des découvertes étonnées.

Les rapports entre indigènes et étrangers à cette table n’étaient guère affectés par le nationalisme outré qui domine à certains étages de la société. La communauté des plaisirs, des lieux de plaisir, l’égoïsme universel et complice des riches, la profondeur toujours mesurée de leurs réflexions et de leurs propos, tout est fait pour niveler dans les salons des différences que des journalistes, généralement issus des classes peu voyageuses, s’exténuent à entretenir ailleurs. Lady Hyacinthia ne notait les dissemblances européennes que si des avions bombardaient Londres, ou si sa modiste parisienne salait ses factures. Le reste du temps, elle était en France et en Italie comme chez elle, parfaitement absente.

Finette et Luc parlaient beaucoup moins que Gille, mais assez pour contrecarrer les jugements téméraires que leur ami prodiguait. Ils s’étaient entraînés l’un l’autre depuis longtemps à haïr toute affirmation bien que personne plus qu’eux ne fût assuré dans ses opinions ; seulement ils s’y prenaient toujours de la sorte qu’ils semblassent plutôt nier une chose qu’en certifier une autre, ce qui suffisait à les persuader de leur prudence.

Gille remarquait bien l’opposition du frère et de la sœur, mais il ne leur faisait guère de concessions, vite retourné vers Lady Hyacinthia. Il ne ressentait le besoin ni de la renommée ni de l’argent mais il aimait la liberté. L’argent simule cette liberté aux yeux des ignorants.

Il regardait Lady Hyacinthia avec des yeux brillants. Les bijoux, une hygiène magistrale jetaient pour lui toutes sortes d’illusions sur cette peau qui, sans connaître l’été ni l’automne, hésitait entre le printemps et l’hiver. Il avait envie, entre le Caire et le Canada, de se coucher dans ces maisons enveloppées d’une seule saison égale, d’amollir cette main armée d’un ceste de diamant. Mais ce sillon dans la joue ? Il s’en arrangerait, son désir étant bien accroché à des accessoires de platine ; et elle avait de belles dents. Se traîner avec une vieille ? Elle n’est pas vieille. Le ridicule qui s’attache aux vieilles coureuses ? Elle cesse de courir. Ce jockey, pourtant ? Gille se sentit dans la peau du jockey, tout d’un coup. Il lui sembla montrer à ses amis les façons d’un maquereau. Mais aux yeux de Hyacinthia il était déjà l’amant nouveau, différent des anciens galants, qui la relevait.

Tout cela, c’était d’imperceptibles intentions : il en transparaissait beaucoup moins qu’il ne pensait dans ses gestes, grâce à la prudence dont il les corrigeait bonnement.

Luc et Finette échangèrent leurs impressions en se promenant dans les jardins après le déjeuner, tandis que leur camarade marchait devant eux au côté de la maîtresse de maison, et que Molly, sans grands efforts, se détournait de ses amours de la veille et, parant à de nouvelles infidélités, entreprenait vigoureusement Prune. Françoise avait disparu après le déjeuner, appelée par ses affaires.

— Est-ce qu’il a recouché avec Molly ? demanda Luc à Finette.

— Je ne crois pas. Elle a plutôt l’air délaissée.