quand ce n'est point à «Madame la Comtesse Hugo».
Précédant le départ pour la Suisse des Hugo et des Nodier, ce voyage littéraire dont Urbain Canel fit les frais, un geste qui précéda sa faillite, voici une lettre d'un tout autre ton.
Il s'agit bien d'une dette d'honneur; le prix, dû encore à M. de la Rivière, le vieil instituteur de la rue Saint-Jacques, des leçons données jadis à Victor[146]. Le brave homme, devenu, comme Biscarrat, un ami pour l'écolier de naguère, s'était contenté de présenter autrefois sa note. Mais au lendemain de la mort de Mme Hugo, la vraie, le piteux état de la succession n'avait point permis à sa délicatesse d'insister... puis, étaient venues la vieillesse et les infirmités.
[146] «Ils n'avaient pas, surtout Victor, l'âge du collège; elle (Mme Hugo) les envoya d'abord à une école de la rue Saint-Jacques où un brave homme et une brave femme enseignaient aux fils d'ouvriers la lecture, l'écriture et un peu d'arithmétique. Le père et la mère Larivière, comme les appelaient les écoliers, méritaient cette appellation par la paternité et la maternité de leur enseignement. Ça se passait en famille. La femme ne se gênait pas, la classe commencée, pour apporter au mari sa tasse de café au lait, pour lui prendre des mains le devoir qu'il était en train de dicter, et pour dicter à sa place pendant qu'il déjeunait.
Ce Larivière, du reste, était un homme instruit et qui eût pu être mieux que maître d'école. Il sut très bien, quand il le fallut, enseigner aux deux frères le latin et le grec. C'était un ancien prêtre de l'Oratoire. La Révolution l'avait épouvanté, et il s'était vu guillotiné s'il ne se mariait pas; il avait mieux aimé donner sa main que sa tête. Dans sa précipitation, il n'était pas allé chercher sa femme bien loin; il avait pris la première qu'il avait trouvée auprès de lui, sa servante.»
(Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie, tome I, pp. 51-52.)
Le fils plaide joliment auprès du général la cause de son ancien maître. Il a fait, lui-même, le sacrifice d'une montre en or, dont il se proposait l'acquisition, pour éteindre en partie cette dette: le général n'aura plus qu'un reliquat de 286 francs et quelques centimes à payer... et tardera un peu à le faire.
Paris, 18 juillet 1825.
Mon cher Papa,
C'est avec un véritable regret que je me vois contraint de t'envoyer la lettre et la note ci-incluses. Ces deux pièces ont besoin d'une petite explication que voici. Ces jours passés, mon vieil et respectable maître, M. de la Rivière, se présenta chez moi: j'étais sorti. Il dit avoir quelque chose de pressant à me communiquer. Je m'empressai de me rendre chez lui, comme je le fais toujours chaque fois que je suppose qu'il peut avoir besoin de moi. Cet excellent homme m'exposa alors que sa position, que son âge et celui de sa femme rendaient plus gênée chaque jour l'obligeaient de me rappeler une dette sur laquelle il s'était tu jusqu'à présent, pensant que ta fortune ou la nôtre ne nous permettaient pas encore d'y faire honneur. Mais la nécessité l'emportant sur son excessive délicatesse, il s'est vu enfin forcé à cette démarche. Cette dette est celle de 486 fr. 80, qui se trouve expliquée dans la note ci-jointe. Je me suis parfaitement rappelé qu'à la mort de ma mère nous avions effectivement ce mémoire dans ses papiers, mais je pensais qu'Abel s'était chargé du soin de l'envoyer et depuis j'avais totalement oublié cette dette que je croyais éteinte avec le petit nombre d'autres modiques dettes que ma mère a laissées et dont la majeure partie fut dans le temps acquittée sur le produit de son argenterie et de ses robes. Je savais aussi que tu avais fait honneur aux autres créanciers, et je croyais M. de la Rivière de ce nombre. Comme le besoin était pressant, je pris l'avis de ma femme; et de son consentement je m'empressai d'envoyer à M. de la Rivière une somme de deux cents francs que j'avais disponible et que je réservais pour m'acheter une montre, cette somme, mon cher papa, servira à te décharger d'autant sur le total de la dette, c'est une fort légère privation que je m'impose en renonçant à cette montre, et je puis le faire sans me gêner. D'ailleurs, je sais, excellent père, que tu es loin d'être riche, et puisque je suis pour une part dans la dépense faite par M. de la Rivière, ces 200 francs seront ma cotisation personnelle. Ne songe donc plus qu'au reliquat de 286 fr. 80. Il est absolument inutile que je te dise, cher papa, combien une créance de ce genre est sacrée. Le peu que nous savons, le peu que nous valons, nous le devons en grande partie à cet homme vénérable et je ne doute pas que tu ne t'empresses de le satisfaire, d'autant plus qu'il en a besoin. Il ne subsiste que du produit d'une petite école primaire dont le modique revenu diminue de jour en jour, l'affaiblissement progressif de ses organes et de ses facultés lui faisant perdre par degrés tous ses élèves. Il a attendu dix ans avec une délicatesse admirable, et c'est le seul reproche qu'on lui puisse faire, car je suis sûr que tu aurais fait cesser l'objet de sa réclamation si tu l'avais connu plus tôt. C'est ce que (je) lui ai dit, en l'engageant à m'envoyer en hâte son compte pour te le faire parvenir. Tu le trouveras ci-inclus avec la lettre qu'il m'a écrite. Je vais m'occuper de chercher l'ancien mémoire détaillé et si je le trouve dans le peu qui nous reste des papiers de ma mère, je te l'enverrai sans perdre de tems. En attendant tu peux considérer sa note comme authentique.
Adieu, mon bon cher père, mon Adèle te prie d'embrasser pour elle ses deux mères et de leur dire que Juju et Didine se portent à merveille. Tout va bien ici, et tout est impatient de revoir maman Foucher. Mille hommages à Mmes Br...,[147] Pinlevé, etc., amitiés à tes amis.