Par contre, si hostile que l'on puisse être à la culotte cycliste et même au pantalon en général, c'est pour une femme une grosse imprudence de monter à bicyclette sans pantalon. Il n'y a pas seulement à Paris de vieux messieurs pour veiller à la décence des rues et des music-hall: les farouches agents du préfet de police, ce tigre à face humaine, verbalisent, eux aussi, parfois, et une pauvre petite femme, Mlle Lanjallée, dut à un procès-verbal de ces sbires de comparaître non plus devant la justice de paix, mais devant la correctionnelle et de se voir octroyer huit jours de prison.

«La 8e Chambre correctionnelle a condamné hier à huit jours de prison, devant se compenser avec la prison préventive subie, Mlle Lanjallée poursuivie pour outrage public à la pudeur, dans des conditions toutes nouvelles: c'est l'application de la bicyclette au délit correctionnel, car cette jeune personne, dont la magnifique chevelure crêpée entoure la tête comme d'une auréole, n'avait rien trouvé de mieux à faire que de parcourir la distance qui sépare le quai Malaquais de la place Saint-Germain-des-Prés, juchée sur une bicyclette, les jupons retroussés, sans pantalon, avec aux jambes, de simples chaussettes.

«Me Lenoble, son défenseur, a plaidé que sur des plages et dans les bals privés, les femmes les plus honnêtes en montraient bien davantage. Mais cet argument n'a pas convaincu le tribunal»[288].

Huit jours de prison pour montrer ses jambes et un peu de ses cuisses, c'est cher, vraiment; et quelques jours plus tard, M. A. Ménard pouvait écrire avec raison dans la Lanterne:

«Faut de la pudeur; pas trop n'en faut. Ou bien dressez des procès-verbaux aux statues du Luxembourg, aux danseuses en rupture de tutu, à tout ce qui montre un coin de peau, et fourrez six mois de prison à une infortunée qui, ayant bu un verre de cidre, se laissera aller à mettre au coin d'un mur sa lune en plein air»[289].

Qui vous dit, ô doux juges de la 8e Chambre, que cette enfant n'allait pas à un premier rendez-vous, et les casuistes sont d'accord pour juger que la femme pêche non moins gravement ce jour-là en s'affublant d'une culotte cycliste (mortaliter peccant...), que si elle avait revêtu le pantalon fermé de la princesse C...:

«Non, mille fois non! Allez-y en voiture! La culotte de zouavette, c'est charmant, mais ça n'est pas un costume d'adultère à ses débuts. Combien de fois je l'ai maudite, cette jolie culotte de zouavette! Et encore elle était portée par des femmes qui ne faisaient pas de manières pour l'enlever. Croyez-m'en, madame, prenez votre voiture, mettez une robe, des jupons non empesés et un pantalon ouvert. Votre hôte sera très sensible à ces marques de courtoisie»[290].

La culotte cycliste ressemblait trop, d'ailleurs, aux vêtements de l'autre sexe pour que le Dictionnaire des cas de conscience ne lui fût point contraire.