Le manque de pantalon ne saurait donc être pour beaucoup un empêchement d'aller au bal, ni même d'y lever la jambe, si elles l'ont agile.
D'ailleurs, à quoi serviraient sans cela le Père la Pudeur—le vrai, ou mieux ses successeurs—et les gardes municipaux.
C'est leur principale raison d'être dans les bals que l'Europe encombre, si elle ne les envie pas. C'est peut-être la seule.
Il s'agit bien entendu des bals où règne le chahut. Dans les autres, la garde ne veille pas aux barrières des jupons des danseuses. Le pantalon peut également y paraître utile en cas de chute, mais il n'est nullement indispensable, et femmes honnêtes, grues, midinettes ou gigolettes, son absence n'empêchera aucune d'entre elles de bostonner une valse, ou plus prosaïquement d'«en suer une», si le cœur ou l'occasion lui en disent.
Quant à ce qu'il fut jadis convenu d'appeler le quadrille naturaliste, le pantalon est pour celles que guette ce genre d'épilepsie, un accessoire obligatoire. La prudence et la pudeur en conseillent l'usage; la préfecture de police l'ordonne.
Cette prescription draconnienne semble relativement récente. Le pantalon n'était pas encore entré dans les mœurs aux beaux temps de la Chaumière et de la Closerie des Lilas: on n'aurait donc su exiger des célébrités de ces deux temples de se montrer plus royalistes qu'on ne l'était généralement aux Tuileries.
La plupart de ces dames n'avaient pas de pantalon et n'en levaient pas moins la jambe. La pudeur pouvait ne pas y gagner, mais la grâce de la danse y gagnait certainement: le chahut était alors une danse gaie, chacune cherchait à s'amuser et donnait libre cours à sa fantaisie. Ce n'était pas cet exercice à la prussienne, semblant commandé au sifflet, où le grand écart lui-même semble appartenir au maniement d'armes et où il s'agit de montrer le plus possible de blancheurs parfois douteuses.
Il en fut longtemps ainsi à Bullier. En dehors de quelques tristes professionnelles, auxquelles faisait pour l'ordinaire vis-à-vis un homme déjà vieux, que des générations successives avaient baptisé «mon oncle», avant que cette appellation fut devenue la propriété exclusive de Francisque Sarcey, l'oncle incarné, le pantalon des danseuses, quand elles en avaient, était un pantalon de ville, comme on le peut croire, nullement clos. D'autres n'en avaient pas du tout.
Aussi, quand on errait aux alentours d'un quadrille, alors que l'orchestre en attaquait les premières notes, pouvait-on entendre de ces phrases:
—J'peux pas: j'ai pas d'pantalon!