Ces dames de la Porte Saint-Martin auraient été bien embarrassées, certain soir de la saison 1841-1842, de piquer quoi que ce soit au maillot de Lola Montès. Préludant à ses excentricités bavaroises et aux coups de cravache qui la rendirent fameuse au pays de Louis II, l'artiste ne s'était-elle pas avisée, ce soir-là, de danser sans maillot.
Outre que c'était une manière délicate d'imposer son nom et sa personnalité—point rebelle à la réclame—au Tout-Paris de l'époque, Lola avait vu là un moyen de «réduire au désespoir un amant qui, le matin, avait rompu avec elle»[497].
Je ne sais si le volage se consola de cette rosserie qui aurait pu surtout être une roseraie, mais ce fut pour Alfred Delvau l'occasion, vingt-cinq ans plus tard, d'un accès de pruderie assez inattendu.
Que diable, au Théâtre de la rue de la Santé[498], dont il a passé pour l'historiographe[499], la feuille de vigne n'existait guère qu'à l'état de légende et son Dictionnaire de la Langue érotique semblait plutôt célébrer la feuille à l'envers.
Triste, égrotant ou simplement vieilli, Delvau, revenu des dialogues assez audacieux de l'Enfer de Joseph Prud'homme du bon Monnier écrivait donc, en 1867, dans ses Lions du Jour:
«L'année 1841-1842 ne fut pas précisément une année calme: de grosses tempêtes politiques la bouleversèrent d'un bout à l'autre et empêchèrent qu'on ne prit au fretin des événements l'intérêt qu'on a l'habitude d'y prendre à Paris, où les petites choses occupent plus que les grandes, où l'on s'occupe plus de l'apparition d'un clown que d'une déclaration de guerre à l'Autriche. Aussi ne faut-il pas s'étonner de l'accueil relativement tiède que les Parisiens de cette époque firent à une danseuse excentrique de la Porte Saint-Martin,—dont l'excentricité consistait surtout à danser sans maillot.
«Sans maillot! Proh pudor! O dieux immortels! Qu'aurait dit le très vertueux M. de La Rochefoucauld, lui qui faisait rallonger d'un pied les jupes des danseuses de l'Opéra?[500] Ce qu'il aurait dit, je n'en sais rien; d'ailleurs, s'il avait été directeur de l'Opéra, il n'était pas directeur de la Porte Saint-Martin,—et c'est à la Porte Saint-Martin qu'avait eu lieu cette contravention aux réglements de police et aux plus simples lois de la décence»[501].
Lola semblait, au surplus, avoir atteint le but qu'elle poursuivait. On parla d'elle.
«On parla pendant quelques jours de cette révolutionnaire du corps de ballet, on se passionna pour et contre elle, tant et si bien que son nom, inconnu la veille, franchit la rampe, puis la salle, et rebondit comme un volant sur toutes les raquettes du boulevard. C'était sans doute tout ce que voulait Mlle Lola Montès»[502].
Eh bien! non, M. Sosthène de La Rochefoucauld, s'il avait encore eu voix au chapitre, n'aurait rien dit, ou plutôt aurait souri d'aise, car ce n'était là que du «chiqué», comme on dit dans les derniers promenoirs où la boxe éveille encore quelques frissons. Si Lola n'avait pas de maillot, elle avait, me suis-je laissé dire, un pantalon... Le prédécesseur de M. Bérenger et de M. Dujardin-Beaumetz n'en demandait pas davantage, c'était même exactement ce qu'il avait prescrit.