Contre cet idyllisme, généreux d’apparence, mais par ses conséquences si laid au fond, Nietzsche est du côté des Montaigne, des Hobbes, des La Rochefoucauld, des de Maistre, des clairvoyants enfin. Nullement brutal, l’homme au contraire le plus délicat, dirai-je, le plus féminin qui fût par la sensibilité, il n’éprouve aucun besoin d’innocenter la nature, de prêter la franchise au renard et la mansuétude au loup. Il sait que l’homme a commencé par être un loup et un renard, qu’il l’est encore et que ce n’est pas à déplorer absolument, car un agneau n’est propre qu’à être mangé, et la douceur, l’honnêteté de l’agneau n’ont rien d’admirable, étant, chez cet animal, stupides et justement « naturelles ». Rien n’a commencé que par l’énergie. Et l’énergie, jusqu’à ce qu’elle ait appris de ses propres échecs la nécessité de la discipline et de la modération, ne connaît d’autre loi qu’elle-même. Elle est donc cynique, impitoyable, impudique. Elle est le mal. Sot qui professe : le mal n’est qu’un accident. Il est, au contraire, l’origine, le noyau de tout ce qui existe, de tout ce qui a grandi sous le ciel. Il est enveloppé dans le bien. Il y a, à la racine de la vie, une impulsion initiale qui la pousse uniquement à se faire place, à prévaloir. La vie est, en son principe, « Volonté de puissance ».
Arrêtons-nous un instant sur cette formule fameuse, à cause du grave malentendu auquel elle peut prêter.
Depuis Hegel, les métaphysiciens allemands sont obsédés du dessein grandiose, mais fabuleux, de ramener toute la variété de l’univers à un unique principe générateur. Ce principe, ils s’évertuent à l’atteindre par une dialectique souvent fort obscure, où l’imagination supplée la raison. Et ils le baptisent. C’est pour l’un le Moi, pour d’autres l’Absolu, l’Inconscient, la Volonté. On reconnaît là de simples abstractions logiques ou psychologiques divinisées. Dans la fausse vue qui fait de Nietzsche le continuateur de ces philosophes, et de sa doctrine la dernière étape dans le développement de ce panthéisme, d’ailleurs si vain, quelques auteurs prennent la « Volonté de puissance » pour une formule d’explication cosmique. Ainsi entendu, Nietzsche perdrait toute sa précision, tout son prix. Malgré des éclairs parfois jetés sur le domaine des idées cosmologiques, il n’étend pas sérieusement ses regards au delà du règne humain. C’est dans l’homme qu’il observe la Volonté de puissance. Il voit en elle la cause première de tout ce que l’industrie humaine a ajouté à la nature. Il entend qu’à l’origine de tout ce qui s’est établi de durable, d’ordonné, de proprement humain dans l’humanité, il y a, non pas suggestion de l’instinct, non pas même commandement de la nécessité, mais fait de violence, de domination, de conquête, quelque chose d’imposé et de subi. Toute règle — intellectuelle, esthétique, morale ou politique, — signifie des instincts et impulsions rebelles mis sous le joug. Tout « droit » est un legs de la force. Victorieuse, elle a pu organiser ce qu’elle avait soumis, faire du résultat de la guerre la loi de la paix.
La Volonté de puissance est la conseillère profonde des peuples et des races. C’est elle qui les met sur la voie des vertus par lesquelles ils seront forts, deviendront grands, uniques. C’est elle qui les rend appliqués, persévérants, rusés, intraitables dans la défense et l’entretien de ces vertus. C’est elle qui leur suggère les expédients qui les sauvent de périr aux tournants dangereux de leur destinée : ici la cruauté, les exterminations rapides et complètes de l’ennemi extérieur ou intérieur, ailleurs au contraire la patience, l’endurance, la longanimité. Elle fête ses extrêmes triomphes dans les belles civilisations, les plus doux et les plus achevés dans de gracieuses et nobles mœurs[3].
[3] J’expose Nietzsche. Mais il y a dans mon exposé un certain ton d’adhésion sur lequel je dois encore ici m’expliquer. Quand on est jeune, on rebondit à l’excès sous la contradiction, on est enclin à répondre aux déclarations de l’hypocrisie par un certain cynisme d’esprit qui se plaît à exagérer ce que l’hypocrisie dissimule. Devant des idéalistes affectés qui opposent d’une manière absolue la justice et la force, on se plaît à outrer la part originaire de la force et de la violence dans toutes les institutions de justice. Une force qui écrase injustement d’autres forces et qui, après cette victoire se montre organisatrice, fonde un ordre de justice, une paix qui rend la justice possible. L’histoire ne nous montre qu’en trop de cas ce spectacle. Il est niais ou malhonnête d’édulcorer les leçons de l’histoire et mieux vaut écouter Nietzsche. Mais le même sens expérimental et positif, qui nous fait voir que rien ne saurait différer autant d’une pastorale que le tableau vrai des événements humains, nous montre aussi (et c’est ce dont je ne tenais pas assez de compte) que le progrès général de la civilisation et des lumières dans les peuples de l’Occident (je dis : de l’Occident) y ôte d’avance toute justification aux entreprises « exterminatrices » tentées soit par un peuple contre un autre, soit, dans un peuple, par un parti contre un autre parti et condamne ces entreprises à l’échec. L’échec peut malheureusement (nous l’avons assez vu) ne survenir qu’après beaucoup de ravages accomplis. Il reste donc vrai, que la première vertu des peuples et des gouvernements, c’est qu’ils soient forts. C’est la condition primordiale pour qu’ils puissent être doux et justes.
Mais, par quelque biais qu’elle dirige l’homme vers ses fins, il est une contrainte qu’invariablement elle lui impose, à savoir : celle qu’il a à exercer sur lui-même dans le sens des vertus d’où dépendent son salut et sa primauté.
III
« Plutôt n’importe quelles mœurs, dit Nietzsche, que pas de mœurs du tout ! »
Sans doute ! mais il y a pour l’homme bien des façons de se représenter l’ordre et la discipline convenables à sa nature. Il y a eu bien des sortes d’éthique, autant que de climats, de religions, de patries, de castes sociales. Qu’est-ce qui fait adopter l’une plutôt que l’autre ? Qu’est-ce qui, pour une société, une famille humaine déterminée, assigne à chaque mode d’agir et de sentir son rang respectif dans l’échelle des valeurs morales ? Qu’est-ce qui qualifie le bien et le mal ?
Toujours la volonté de puissance. Tout critère d’estimation morale est au fond, pour ceux qui l’adoptent et le préconisent, un moyen de s’assurer la grandeur. Il s’inspire des conditions qu’il faut ou qu’il faudrait à une certaine catégorie d’hommes pour primer ; ces conditions, il les érige en norme, en idéal de la vie.