Le signe le plus profond de bonne naissance de l’esprit, d’après Nietzsche, se trouve là : dans ce consentement sous-entendu aux données de la nature et du destin. Beaucoup s’en sont vantés, qui n’en avaient que la vanité ou le désir malheureux. L’indifférence que les Stoïciens prétendent montrer à la douleur est quelque chose de tendu, de travaillé, de jactancieux, de haineux, au fond. La résignation humble, bénisseuse, pieuse, d’Épictète est d’un goût pire encore. Il faut à cette sage disposition d’esprit une tranquillité et une naïveté qui ne s’imitent pas, une proportion parfaite de légèreté et de sérieux. Elle est l’expression implicite d’un fonds de réalité et de vérité dont l’esprit ne perd pas le contact. Elle est une justesse d’humeur qui s’accommode de la variété des humeurs, et n’exclut que l’affecté, l’excessif, le chimérique. Les grands Grecs de la lignée de Thucydide et d’Aristote en ont donné l’exemple, ainsi que les meilleures intelligences et les meilleurs caractères de la France.

Il n’y a pas plus sûr indice d’une énergie vitale intacte que ce fonds de pensée paisible. Rien n’est bon pour préserver l’homme de sombres imaginations sur l’iniquité du ciel, comme le sentiment de son pouvoir puisé dans une heureuse organisation. Il peut être malheureux (et quel peuple fut plus éprouvé que les Grecs ?) ; mais il l’est ou du fait du sort, ou du fait de ses erreurs, non par quelque disgrâce ou désharmonie originelle de son âme. Il ne porte pas son ennemi en lui-même. Son élasticité finit toujours par rétablir en lui le calme nécessaire à l’exercice du jugement et à la possession de soi.


Imaginons-le, au contraire, pâtissant de quelque déséquilibre, de quelque impuissance innée. Qu’il joigne à une extrême capacité de jouir et de souffrir des facultés de réaction débiles ! Qu’avec une sensibilité et des instincts surexcités par les raffinements de l’imagination et de la civilisation, ses centres organiques, faibles ou lésés, lui refusent l’énergie, les plaisirs de l’industrie, du combat ! Voilà un être voué à l’accablement et à qui l’impartialité intellectuelle sera bien difficile. Il voit la nature et la vie sombres et cruelles. Qui accusera-t-il ? Son propre ulcère qui leur donne cette couleur, ou la méchanceté du démiurge ?

Cette infortune de naissance peut être la caractéristique de races entières, soumises à un climat qui les laisse languissantes. Il est probable qu’elle l’est ; les conditions de toute réussite sont complexes, donc rares. Le climat propice au développement d’une certaine perfection totale du type humain n’existe sans doute que sur peu de points du globe.

Dans des races d’élite, il peut se produire, après des siècles de domination, épuisement, décadence.

Enfin, des êtres sains, mais brusquement placés par les hasards des destinées individuelles ou par les mouvements de l’histoire dans une condition très loin de celle à laquelle leur naissance les adaptait, sont exposés par ce désaccord à de profondes et constantes blessures qui équivalent, pour les faire souffrir et leur ôter l’aisance d’esprit, à des tares natives.

Dans ces positions misérables, deux moyens s’offrent à l’homme pour pallier le mal de la vie. Ou bien s’avouer sa débilité, se traiter en malade qui redoute le soleil et les vents et ne peut traîner en paix ce lambeau d’existence que dans une chambre close. — Ou bien imaginer des principes religieux ou métaphysiques qui lui permettent de voir sa souffrance sous un jour consolant, glorieux pour lui, humiliant surtout pour ceux qui n’y ont point part.

De ces deux partis, le premier se recommande au moins par la probité et le bon goût. D’après Nietzsche, deux sectes surtout en ont compris l’excellence et élaboré la méthode : les Bouddhistes et les Épicuriens. Supprimer toutes les prises de la vie sur nous, non par une rupture révoltée et violente qui nous laisserait tout haletants, mais par un mouvement de savante et douce retraite, se désintéresser de la cité et de la postérité, de tout ce qui agite, de tout ce qui nous divise contre nous-même, et, au premier chef, de notre personne ; ne se permettre que des curiosités sans angoisse et, en fait de passions, la plus pacifique seulement, l’amitié entre hommes mûrs ; enfin, pousser l’indifférentisme jusqu’à un sentiment de fraternité universelle, jusqu’à tout accorder de nous au premier venu qui le demande, c’est là le chemin du nirvâna, de l’ataraxie, béatitude pour malades… mais cette restriction est-elle à faire ? L’idée de la béatitude, de l’extase, du sommeil comme terme suprême, n’est-ce pas le symptôme d’incurables tourments, de quelque incompatibilité de l’âme avec la vie ?

Cet ascétisme épicurien, qui semble incliner l’homme tout entier vers la mort, c’est lui-même une invention de la volonté de puissance. A des natures brisées il donne au moins l’organisation chétive que seules elles comportent.