Qu’elle condamne la méchanceté des royaumes de la terre au nom d’un royaume de Dieu destiné à se réaliser, à recueillir tous les bons, tous les purs à la fin des temps, ou seulement au nom d’un ordre idéal de justice inscrit dans la conscience humaine — en d’autres termes, qu’elle s’enveloppe de mythologie ou de philosophie, la morale servile ne change pas de méthode. Sa visée reste la même. Son procédé aussi. Il consiste toujours à falsifier des faits, à en dénaturer la couleur et la signification par des dénominations abstraites et métaphysiques. De la sorte, tout ce dont l’esclave souffre ou est impatient — et au premier chef sa qualité servile — se trouve transformé en scandale pour le cœur et la raison, apparaît comme une insulte à Dieu lui-même. En même temps les ressentiments et les vœux de l’esclave se dépouillent de leur caractère sombre et jaloux pour recevoir une auréole de désintéressement et de religion. Ils n’expriment plus la soif de vengeance de l’être indiscipliné et faible, irrité par le sentiment de sa propre anarchie et par ce manque d’aisance, de liberté, de souveraineté intérieure qui l’exclut des sommets lumineux de la civilisation. Ils deviennent la sublime inspiration de l’homme pieux dont les regards dépassent les courts horizons de la cité terrestre et se lèvent vers une éternelle justice.
Le servile s’appelle l’« Opprimé » ; opprimé, il l’est, en effet, de la pire façon, parce qu’il se sent vil et se hait lui-même, parce qu’il ne s’estime pas assez pour servir sans un sentiment de déchéance. Mais voyez l’effet redoutable de cette majuscule, de ce grand mot isolé, de ce silence sur la cause et le genre de l’oppression ! Il semble que la responsabilité en retombe sur la terre entière et qu’il ne faudrait pas moins qu’un bouleversement total pour y mettre fin. — L’Opprimé est le Juste. Et la hiérarchie non pas seulement formelle et sociale, mais plus encore réelle et psychologique d’où sa condition résulte : — l’Iniquité. — De misérables timidités, de sottes innocences, des impuissances niaises, se promeuvent à une céleste dignité et se haussent à je ne sais quel état de pureté transcendante sous le nom d’Idéal.
Cette résolution dans l’action, qui naît de la certitude qu’on agit droit, qu’on sait ce qu’on veut et qu’on le payera ce qu’il faut, est rabaissée au niveau de la simple brutalité sous le nom de Force. Dans la bouche de l’esclave (qui ne comprendra jamais que toute force créatrice est force sur soi-même d’abord, est morale), ce mot devient une injure. A cette abstraction, on oppose cette autre : le Droit. Mais ce droit devient lui-même entre certaines mains une force, toute négative, il est vrai, et décourageuse des entreprises de l’Energie. Enfin, comme tout ce qui offense l’esclave a son principe dans les différences que la nature indique, mais que l’effort dur et artiste, la discipline sévère des privilégiés, va accentuant et légitimant sans cesse entre les individus, les peuples et les races — la morale servile s’est élevée jusqu’à l’idée d’on ne sait quelle essence pure et absolue de l’Homme, présente dans le plus humble comme dans le plus glorieux, au regard de laquelle toutes les humaines inégalités apparaissent comme autant d’absurdités et de vivants blasphèmes.
Ce n’est donc pas par des violences destructives, mais en falsifiant les idées, en corrompant les intelligences, que la philosophie servile travaille à ses fins. Elle est, en ce genre, d’une fécondité et d’une ampleur d’invention singulières. A toute conception, à tout sentiment particulier et caractérisé d’ordre politique ou social, d’honneur et de dignité privée, de beauté artistique, elle s’efforce de substituer des notions universelles qui, en se faisant accepter de tous les hommes demi-réfléchis, de la majorité, par les airs de grandeur qu’elles ont incontestablement pour elles, et les apparences de vérité absolue qu’elles doivent à leur abstraction même, amènent à mépriser, comme œuvres de la convention et de l’arbitraire, jusqu’aux plus magnifiques formes de civilisation, de sociabilité et d’art qui aient brillé dans l’histoire et les rend surtout impuissants à en rêver, à en chérir de nouvelles. Admirable façon de dévoyer et de griser les esprits et les cœurs que de leur tendre ainsi l’appât de l’absolu. Merveilleux moyen de stériliser les activités que de les lancer à la poursuite de l’inattingible. La philosophie servile semble n’élever l’homme au-dessus de tout idéal borné de nation ou de race que pour lui ouvrir des horizons illimités. Elle lui fait prendre en dégoût les devoirs, les enthousiasmes, les points d’honneur, les maximes de civisme et de loyalisme, les sensibilités artistes, toutes ces marques intérieures de noblesse qui, comme Athénien, Romain ou Français, le distinguaient du barbare et de la plèbe. Elle le persuade qu’il ne relève raisonnablement que de Dieu et de la nature. Par là, elle donne une valeur mystique à tout le monde. Méfiante et haineuse, en général, de toute ordonnance, de toute norme, de tout style, il faut qu’elle aille jusqu’au bout de son dessein, et glorifie l’amorphe, lui constitue une dignité. Elle le nomme l’« Infini ». Comment résister au vertige de l’Infini ? Ennemie du Temps, — du Temps qui, par la rapidité de sa fuite, donne la fièvre aux forts, les stimule à des créations durables — elle gagne la pensée de l’homme à l’illusion d’une réalité qui ne passerait point, et l’immobilise dans le souci de l’Éternel…
L’Éternel, l’Infini, l’Intemporel, l’Impersonnel, images grandioses et vides, que la philosophie servile fait miroiter sur le gouffre du rien. La révolution des esclaves soulève, par-dessus les palais de la civilisation, une poussière qui empêche d’en discerner les belles lignes. Dans cette poussière, la philosophie des esclaves dessine de monstrueux et fuyants fantômes, divinités gigantesques du néant[10].
[10] Il y a quelque chose de grand, de généreux, disons mieux, d’essentiellement vrai dans ce culte des belles civilisations et de tout ce qu’elles créent dans le domaine des arts. Mais l’effort du génie humain pour vaincre le temps ne s’expliquerait pas sans sa foi implicite à quelque chose d’absolu et d’éternel.
X
Il y a un art qui correspond à cette philosophie : le Romantisme. L’art classique est l’art des maîtres.
Négatrice et contemptrice de la Terre, on a vu de quels dehors la philosophie servile pare son nihilisme, et on comprend la séduction qu’elle doit exercer sur l’élite des générations de décadence. Il semble qu’elle représente, en toute question, la thèse libre et généreuse, qu’elle ne ruine les cités particulières que pour rendre possible une cité humaine universelle, qu’elle fasse passer sur les décombres des civilisations le vent purificateur de la Nature. Elle met la foi et l’ardeur de son côté. Elle éveille des espérances obscures, mais énormes. Elle annonce de grands commencements. En détachant la partie pensante des peuples de toute discipline, de toute tradition, on dirait qu’elle ramène l’humanité à la fraîcheur des origines. Elle est une source de lyrisme. Elle suscite ses poètes et ses prophètes, lesquels, affranchis de toute loi particulière de tenue et de beauté dans leurs imaginations, en éprouvent tout d’abord une impression de libération et de rajeunissement. Le romantisme naît de l’enthousiasme provoqué par les idéaux vides, mais grandioses, de la philosophie servile chez des hommes dont c’est l’ardent et secret besoin d’échapper, à tout prix, au sentiment cruel de la décadence qui, par eux, s’accomplit.
Le premier romantique, c’est Rousseau, celui des génies modernes en qui la morale des esclaves a atteint son plus haut degré d’ébullition. Chez Rousseau on surprend le passage des rancunes et des sensibilités de l’esclave à l’idéologie qui va les magnifier en dogmes, en vérités de raison et de sentiment. Il y a de la malice dans Rousseau, malgré qu’il s’enivrât tout le premier des fumées de cette transmutation. Après Rousseau, les romantiques se plongent et nagent innocemment dans l’océan de la Nature, de l’Infini, de l’Universel, de l’Originaire. Ils n’ont plus le caractère équivoque et sombre de leur père, si soupçonneux parce qu’il prêtait lui-même à tant de soupçon. Sont-ils cependant si naïfs et si purs ? Vigny, par exemple, dans sa tour d’ivoire ? Il y aurait une jolie psychologie, une fine classification des grands romantiques à faire, d’après ce qui s’est mêlé à leur religieuse inspiration d’anarchique amertume, d’esprit de vengeance contre les formes ordonnées et les bonnes mœurs. Nietzsche souligne ce trait commun à la plupart d’entre eux : l’affectation de sentiments grandioses, l’impudeur à s’attribuer de sublimes émotions. Signe de natures sans mœurs et que le sentiment d’en manquer fait souffrir, enfièvre.