L’art véritable agit fortement, mais sans violence ; il a la décence dans l’enthousiasme ; il a la clairvoyance et l’équilibre dans l’ivresse ; il saisit, il terrifie, mais sans oppresser physiquement ; il a l’élan, mais sans la frénésie ; le charme caressant et voluptueux ne lui est certes pas interdit, mais il l’enveloppe de je ne sais quelle majesté brillante ; il reste clair et serein jusque dans l’orageux et le passionné, suave jusque dans le cruel. Les larmes qu’il fait couler sont des larmes du cœur. Et c’est par là qu’il est l’art. — Dans le romantisme, le délicieux devient l’aphrodisiaque, le cruel devient le hideux ; la terreur coupe la respiration, l’enthousiasme et l’ivresse tournent à l’hystérie ; on appelle noble et majestueux le mastodontal. Ce n’est pas bien admirable, dira-t-on. Il suffit de forcer la dose ! Justement ; mais cela même n’est pas à la portée de tout le monde.
« Fanatique de l’effet à tout prix », de l’intense pour l’intense — il y a un danger auquel ne pouvait échapper le romantisme. Et il s’y est précipité avec une ardeur croissante. Ce danger, c’était de chercher à provoquer l’émotion par l’abus des moyens matériels de l’art, de s’adresser violemment aux sens dans la crainte que la pensée et le cœur ne « rendissent » pas assez. On arrive à ses fins comme on peut. L’art classique fait pleurer quand il est vraiment grand : mais ces larmes sont un mystère ; la communication qui nous est accordée avec le beau se passe à une altitude où nous n’avons pas l’habitude d’être. Elle va immédiatement et par en haut au plus intime de nous-mêmes. Si elle ébranle nos nerfs, c’est secondairement. L’art finit où la secousse nerveuse commence. Mais ne comprend-on pas quel degré de civilisation, quelles nobles mœurs de l’âme ce genre d’action suppose ? — Il est d’autres voies pour accéder au « moral » de l’homme ; ce sont les yeux, les oreilles, l’épiderme. Le romantisme les a pratiquées timidement, et non sans réserve au début, d’une façon de plus en plus exclusive à mesure qu’il prenait conscience de lui-même et qu’il entrait dans la faveur du siècle : c’est-à-dire qu’il est allé raffinant sans cesse sur les appâts sensuels et la splendeur physique du mot, de la couleur et du son, jusqu’à faire de la jouissance d’art une espèce de jouissance de tout le corps à la fois, ce que vous observerez fort bien chez les « wagnériens » et « wagnériennes ». De cette façon il est évident que l’art « prend » les âmes, mais en les stupéfiant par un vertige sensuel.
Conclusion singulière, mais d’ailleurs bien prévue pour le psychologue ! Religieux, métaphysique dans l’intention, l’art romantique est grossièrement matérialiste dans l’expression ! Ce Dieu romantique, cet Infini équivoque ne serait-il pas quelque chose comme la somme de toutes les excitations nerveuses ?
Ces traits originaires du romantisme, il resterait à les vérifier sur ses plus grands représentants au XIXe siècle. Mais on comprend le principe. Il achèvera de se préciser par les lignes suivantes, capables aussi bien de couronner toute cette étude, car elles en rappellent le thème fondamental.
« Qu’est-ce que le romantisme ? écrit Nietzsche. Tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme un secours, un remède réparateur qui s’offre à une vie en croissance et en lutte : ils supposent toujours de la souffrance et des souffrants. Mais il y a deux sortes de souffrants : tout d’abord ceux qui souffrent d’une surabondance de vie et qui veulent un art dionysiaque et aussi une vue tragique de la vie ; — puis, ceux qui souffrent d’un appauvrissement de la vie, et qui par l’art ou la connaissance ne cherchent que repos, accalmie, délivrance d’eux-mêmes, ou bien encore l’ivresse, le spasme, l’étourdissement, la folie. Au double besoin de ces derniers correspond tout romantisme dans les arts et la philosophie… » (Die fröhliche Wissenschaft.)
XI
La critique de Nietzsche s’est répandue en huit gros volumes sur tous les sujets qui intéressent la philosophie sociale, la morale et l’esthétique. On jugera peut-être que l’intérêt du présent écrit est d’en avoir un peu systématisé les principes inspirateurs.
Nietzsche avait coutume d’écrire ou par aphorismes ou par grands développements séparés et formant chacun un tout. Ses ouvrages sont moins des traités distincts que l’assemblage de toutes ses pensées d’une année, d’une période. C’était, je crois, son goût, sa manière naturelle de concevoir. Une maladie des yeux persistante, en l’obligeant à dicter, lui fit une nécessité de ce mode de composition. On en sait les avantages : c’est la spontanéité entière, la flamme continue de l’accent et la faculté pour le lecteur de prendre et quitter le livre. Nietzsche se met, pour ainsi dire, tout entier dans chaque page. Mais aussi il est indispensable de ne pas rester perdu dans cette forêt de théories et de sentences. Nous avons essayé d’en dessiner les grandes avenues et les carrefours.
Nous avons interprété notre auteur un peu à la manière dont les historiens faisaient parler leurs personnages, en s’attachant à l’esprit et aux intentions plutôt qu’au texte. Méthode qui nous était imposée pour le raccourci que nous voulions obtenir et qui peut tourner parfois à une fidélité plus profonde.
FIN