Vers cinq ou six heures du matin, avant le réveil sonné au camp, je soulève la porte de ma tente pour regarder au dehors. Et cette première apparition matinale du pays d'alentour m'impressionne d'une manière inattendue.

Un ciel uniformément obscur, sur tout le vaste pays vert où nous sommes; de grandes plaines d'iris, de palmiers-nains, d'asphodèles; par places, des amas de marguerites blanches, si serrées qu'on dirait des plaques de neige; tout cela humide de pluie ou de rosée; dans les lointains, ce vert intense s'assombrit sous les nuées lourdes qui traînent; il tourne au gris d'ombre, puis, vers l'horizon, se mêle peu à peu, par plans dégradés, avec le noir des montagnes et du ciel:—une aurore sinistre, dans un lieu quelconque perdu au milieu d'un grand pays primitif.

Des mules, déjà sellées par les soins de quelques serviteurs matineux, sont tassées là-bas les unes contre les autres, en fouillis, debout sur leurs pattes mais dormant encore; leurs hautes selles à dossier, recouvertes de drap rouge, forment des taches de couleur éclatante sur ces fonds de teintes neutres, sur ces derniers plans d'un gris violacé d'encre. Immobiles, elles ont l'air d'avoir été préparées là et d'attendre, pour quelque défilé de féerie sans spectateurs. Nos gardes s'éveillent, sortent un à un des tentes, étirant leurs longs bras bruns; ayant toujours, à cause de ces robes et de ces voiles, un faux air de grandes vieilles femmes maigres, de gigantesques gypsies...

Ah! les suppliantes d'hier au soir, qui sont encore là! Malgré les averses tombées, elles ont, paraît-il, passé la nuit accroupies devant la tente du ministre. Même elles sont plus nombreuses, ce matin: des vieilles, des jeunes, toute la famille du captif sans doute, et de pauvres petits bébés, encapuchonnés à la bédouin, qui dorment transis contre la poitrine des mères. Près d'elles, sur l'herbe mouillée, à la place où elles ont immolé la génisse, s'étale toujours une large tache de sang délayée par la pluie.

Je m'approche de leur groupe; alors une vieille tatouée, qui me dit être la mère du caïd, prend dans ses mains le pan de mon manteau et l'embrasse. De cet instant, je me sens gagné à leur cause et me promets d'intercéder pour elles quand le moment sera venu...

Comme ce lieu est triste, par un temps pareil, triste et mystérieux!... Sur ces lointains si sombres, comme nos tentes sont blanches!

IX

Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin, presque tous de front, pêle-mêle, grimpant une côte; et c'est joli, notre troupe bigarrée d'uniformes et de burnous, sur la colline si verte. On ne sait quelle idée est venue ce matin aux trois vieilles poupées nègres qui nous guident, de faire courir si vite l'étendard du sultan; mais nos chevaux, tout frais, ne demandent pas mieux que de les suivre, ni nous non plus. Et c'est amusant, au réveil, cette vitesse, ce brouhaha, ce cliquetis d'armes, tout le train de cette course rapide à travers un bon air pur que personne n'a respiré et qui dilate les poitrines. Nos mules de charge, qui d'abord avaient voulu suivre aussi, sont promptement distancées; une dizaine d'entre elles, qui portaient nos cantines, s'abattent et roulent; et alors il y a des cris, des hurlements d'Arabes: les muletiers se précipitent, burnous flottants, s'entassent comme une nuée d'oiseaux de proie sur chaque bête tombée, pour la relever, la recharger, la battre. Vaguement, nous entrevoyons ces scènes, en courant toujours; puis elles sont hors de vue bientôt. Du reste, cela ne nous regarde ni ne nous inquiète: les bagages finissent toujours par arriver et c'est l'affaire du caïd responsable. Courons toujours, nous; dans le vent, dans la pluie qui commence à rayer l'air, continuons notre allure de fantasia...


Quand notre galopade s'arrête, il pleut à torrents d'un ciel tout noir, et le vent gémit, en nous cinglant les oreilles. Nous sommes sur des plateaux bossués, dans une région de sables maigrement tapissée de fougères; en avant se prolongent à l'infini les espèces de dunes de cette plaine ondulée. C'est un sable d'un jaune doré, très fin, sur lequel nous trottons sans bruit comme sur une piste de manège; aux fougères, qui dominent, se mêlent des asphodèles toujours, des lavandes, et des quantités de fleurs blanches semblables à de larges églantines; toutes ces plantes, arrosées à grande eau, sont délicieusement fraîches et répandent des senteurs douces, sous l'écrasement rapide des pieds de nos chevaux.