Enfin, c'est une chose accomplie, menée à bien, à force de coups et de cris. Nous sommes tous, avec nos bagages, sur l'autre rive, sans noyades ni pertes. Nos cantines, nos matelas, trempés et pleins de boue; nos mules écorchées, haletantes. Nous, mouillés de pluie seulement...

Et le désert d'asphodèles et d'iris recommence, tranquille et morne, sous l'ondée, pendant une heure encore. Notre troupe s'est grossie des gens de Czar-el-Kébir, qui sont venus à notre rencontre, amenés par Chaouch: une dizaine d'Arabes à cheval, et autant de juifs à longue chevelure, ayant de grandes boucles d'or aux oreilles et montés deux par deux sur des ânons. Czar-el-Kébir, la ville où nous arriverons ce soir, est la seule entre Tanger et Fez,—et Chaouch, un bel Arabe au burnous amaranthe, y est notre agent consulaire. Si l'on demande ce que nous faisons d'un agent consulaire à Czar-el-Kébir, voici, c'est que nous y avons des «protégés français», une vingtaine environ,—comme, du reste, à Tanger et à Tétouan. Dans la plupart des villes musulmanes de la Turquie, de la Syrie ou de l'Égypte, nous avons ainsi de ces «protégés», c'est-à-dire des gens auxquels il n'est pas permis de toucher sans l'assentiment de nos légations.—Au Maroc, presque tous nos protégés sont israélites, je n'ai jamais su pourquoi.

Donc, nous cheminons toujours dans la plaine de fleurs blanches. Des hirondelles innombrables, rasant la terre, passent entre les jambes de nos chevaux.

De temps en temps, nous rencontrons des troupeaux de moutons. Le berger ou la bergère est un petit tas de laine grise à capuchon pointu, accroupi sous la pluie dans les herbages. Lorsque nous passons, le burnous se dresse, surgit tout debout, pour jouir de l'étonnant spectacle de notre troupe en marche. Alors, sous l'étoffe en lambeaux, un corps d'enfant se dessine, demi-nu, svelte et jaune; presque toujours la figure est fine et charmante, avec des dents bien blanches et de grands yeux bien noirs.

Vers le soir, nous entrons dans une région cultivée, région bien banale, rappelant les plaines de la Beauce, mais agrandies démesurément, sans maisons ni clôtures: des blés, des blés, des champs d'orge qui n'en finissent plus; la terre, noire et grasse, doit être merveilleusement fertile. Quel grenier d'abondance ce Maroc pourrait devenir!...

Sur une élévation, qui borne la vue en avant, nous apparaît une chose inattendue, une chose que nous nous sommes déshabitués de voir: une foule humaine. Foule arabe, foule en burnous et toute grise, ondulant sur le fond gris du ciel. C'est la population de Czar-el-Kébir, qui est sortie à notre rencontre. Des gens à pied, des gens à cheval, capuchon baissé tous, et formant des rangées de silhouettes pointues. On entend déjà battre les tambourins et gémir les musettes.

Dès que nous sommes à portée, tous les longs fusils, chargés à poudre, font feu sur nous, et les cavaliers s'élancent en fantasia, tandis que les musiques, en crescendo furieux, nous envoient leurs notes les plus déchirantes. Puis toute cette foule, par un mouvement tournant, nous enveloppe, se mêle à nous, nous pénètre, en confusion, en cohue, les bêtes se bousculant et se mordant les unes les autres. Les beaux cavaliers trottent, les piétons courent, burnous au vent, harcelés par les chevaux, sous une menace d'écrasement continuelle. Il y a des quantités d'enfants sur des ânons, quelquefois deux ou trois sur le même, en brochette comique; il y a des vieillards à béquilles, des éclopés, qui courent tout de même; des mendiants, des idiots, des saints illuminés qui chantent. Et les joueurs de tambourins, qui sont à pied, battent à tour de bras, effarouchant nos bêtes. Et les sonneurs de musette stridente, qui sont sur des mules, et qui ont les joues gonflées en vessie de cornemuse, les yeux hors des orbites, sonnent, sonnent à se rompre les veines, poussant leurs bêtes rétives à coups de leurs pieds nus; l'un d'eux, qui est tout rond avec une tête énorme, qui est tout ventru sur un petit âne, ressemble au vieux Silène; il me suit obstinément, celui-là, me faisant glapir aux oreilles, avec rage, sa musette, en voix triste de chacal. Des gens crient à tue-tête: «Hou!» en fausset traînant et lugubre. «Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Hou!»

Nos chevaux, très excités, très inquiets, dansent en mesure, au rythme marqué par les tambourins, et nous cheminons ainsi vers Czar-el-Kébir, assourdis de musiques étranges, dans une ivresse de bruit.


Czar se dessine peu à peu, d'abord très embrouillée par la pluie. Au milieu d'une plaine fertile comme la terre promise, elle est entourée de bois d'oliviers et d'orangers magnifiquement verts. Elle n'a pas la blancheur des villes arabes; au contraire, elle est d'une nuance terreuse, et ses quinze ou vingt minarets, qui sont d'un brun sombre, jouent de loin les clochers de nos pays du Nord; on croirait, sous ce ciel brumeux et dans ces prairies inondées, arriver dans une ville flamande. Il faut les quelques palmiers sveltes, très hauts sur tige, qui se balancent au-dessus, pour donner l'impression de l'Afrique.