Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop de cette sépulture de Sidi-Gueddar: elle est tellement sainte que notre présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.


Les montagnes qui, ce matin, dessinaient à peine des petits festons bleus tout au bout de notre horizon plat, ne sont plus maintenant qu'à huit ou dix kilomètres de nous; toute la journée, elles ont monté dans le ciel, et demain nous les franchirons. Nous sommes ce soir dans une région de luzernes, fleuries avec cet excès qui est particulier aux plantes marocaines. Dans nos environs, il y a des villages de chaume; au crépuscule, on y entend japper des chiens, comme dans nos campagnes, et des petits bergers en capuchons y ramènent des troupeaux de brebis ou de chèvres bêlantes; tout cela prend un air d'innocence pastorale, de sécurité rassurante. De plus, le chemin de Fez passe tout près de notre camp—si près même que les cordes de nos tentes le traversent, et que les caravanes, qui cheminent jusqu'à la tombée de la nuit, sont obligées de faire un détour dans les luzernes, de peur d'entraver les pieds de leurs chameaux.—Et ce chemin est tellement battu, par ici, et la plaine est d'ailleurs si parfaitement unie, qu'on dirait presque une vraie route, facile à marcher et tentante pour une promenade. Il faut avoir vécu quelque temps au Maroc, où la marche est partout pénible ou impossible, pour comprendre la séduction d'une route, l'envie qui nous prend de faire là une bonne course à pied, par une si belle soirée douce...

Il faut nous en garder cependant, ce soir plus que jamais. Il y a ordre absolu de ne pas s'écarter du camp. Non seulement nous avons pour voisins les Beni-Hassem, mais surtout nous ne sommes qu'à une heure des montagnes habitées par les terribles Zemours, fanatiques intransigeants, pillards, coupeurs de têtes, et, depuis plusieurs années, en rébellion ouverte contre le gouvernement de Fez. Et le sultan lui-même, lorsqu'il voyage avec son camp de trente mille hommes, évite ce pays des Zemours.

Aux premiers rayons de la lune, après l'arrivée grave et rituelle de la mouna, on double les veilleurs autour du camp, toutes les armes chargées, avec consigne de ne laisser approcher personne et de chanter jusqu'au matin, en battant du tambour, pour se tenir en éveil. Le caïd responsable paraît nerveux, inquiet, et ne se couche pas.

XV

Vendredi 12 avril.

Toute la nuit ils ont chanté en battant du tambour, et, ce matin, sous un ciel obscurci de nuages, nous nous réveillons avec toutes nos têtes. Et même, comme complément de mouna, on nous apporte, au saut du lit, du lait tout frais, dans des amphores, et d'excellent beurre.

Dix lieues d'étape aujourd'hui. A peine sommes-nous en route, que la pluie commence à tomber, fine et froide. Encore une heure et demie de plaine à travers des champs d'orge et de colza, à travers des luzernes où paissent d'innombrables troupeaux de moutons. Sous ce ciel brumeux, on dirait toujours une plantureuse Normandie, si ce n'étaient ces huttes pointues des villages et ces burnous des bergers. Les fantasias, qui continuent en notre honneur, sont bien moins belles que chez les Beni-Hassem; on sent que ces honnêtes Cherarbas sont beaucoup moins guerriers et beaucoup moins riches; et puis on se lasse de tout, et cela devient une fatigue, à la longue, d'être obligé de se garer à chaque instant, quand la pluie nous fouette les yeux, pour ces cavaliers qui nous arrivent en sens inverse comme le vent, nous tirent aux oreilles des coups de fusil et affolent nos chevaux.

Laissant sur notre droite le pays dangereux des Zemours, nous nous engageons dans ces montagnes qu'il nous faudra franchir avant la fin de la journée. L'ascension est pénible, sous une pluie torrentielle, par des séries de gorges étroites et sans vue, ensemencées de blé ou d'orge. Suivant l'usage du Maroc, nous piétinons sans remords toutes ces cultures; il en restera encore plus qu'on n'en pourra moissonner. Sur des pentes souvent très raides, nous pataugeons dans une terre glaise, détrempée et gluante, qui s'amasse autour des pieds de nos chevaux et s'y attache en patins énormes; à chaque pas nous nous sentons glisser; nos mules chargées tombent les unes après les autres, roulent avec nos tentes, nos matelas ou nos bagages, dans des fondrières de boue, dans des torrents improvisés qui grossissent de tous côtés sous cette pluie de déluge.