Bientôt nous sommes dans les terrains déserts qui séparent Fez-le-Neuf de «Fez-Bâli» (Fez-le-Vieux) où nous devons habiter. Là, nous marchons sur de grosses pierres inégales, sur des têtes de roches, arrondies, polies par le frottement séculaire des pieds des hommes et des pattes des bêtes. Nous cheminons au milieu de fondrières, de cavernes, de cimetières vieux comme l'Islam, de monticules pierreux couverts de cactus et d'aloès, de koubas (qui sont des chapelles mortuaires pour les saints) surmontées de dômes et ornées d'inscriptions en mosaïques de faïences noires.
Au faîte d'un grand rocher, une de ces koubas se dresse, très haute et vaste presque autant qu'une mosquée; des femmes couronnent ses vieux murs, comme des oiseaux posés sur des ruines, et nous regardent par les fentes de leurs voiles; tous leurs yeux peints sont baissés vers nous; au-dessus encore, à la pointe du dôme, une grande cigogne immobile, qui nous regarde aussi, complète cet échafaudage extraordinaire. Et derrière la kouba, deux palmiers montent tout droits, tout raides, comme des plantes en métal; leurs bouquets de plumes jaunies, au bout de leur interminable tige, se détachant en clair sur le ciel toujours noir.
Au moment où nous passons, un you! you! you! you! rapide et comme furieux, tombe en notre honneur des murs de cette kouba, les femmes écartant toutes leurs voiles sur la bouche pour être mieux entendues. Et, comme nous levons la tête pour les voir, nos chevaux font un brusque écart... Nous croyons à quelque bête morte en travers du chemin. Mais non, devant leurs pieds, au milieu de la route, un trou béant, assez large pour y disparaître, est au ras du sol, sans le moindre rebord, donnant accès, comme une clef de voûte ouverte, dans un de ces grands souterrains appelés silos que l'on creuse au Maroc pour cacher du blé ou de l'orge en cas de guerre ou de famine.
Alors je comprends cette expression marocaine «tomber dans un silo», qui signifie se laisser prendre dans un piège d'où il est impossible de sortir.
Fez-le-Vieux est devant nous: mêmes murailles effrayantes, lézardées du haut en bas; mêmes créneaux ébréchés. Une triple porte ogivale, contournée, épaisse, profonde, en tout semblable comme dessin à celle de la forteresse de l'Alhambra, nous donne accès dans cette ville, infiniment vieille et infiniment sainte.
D'abord, c'est une longue rue sinistre, entre de hauts murs crevassés et noirâtres, qui ne sont égayés d'aucune fenêtre: de loin en loin seulement, des trous grillés, par où des paires d'yeux nous regardent. Puis un coin de bazar couvert, bazar sauvage, qui sent déjà le Soudan noir. Et, tout de suite après, nous nous enfonçons dans un quartier de jardins.
Là, c'est sous une autre forme, la même extrême tristesse. A la file maintenant, à la queue leu leu, nous circulons dans un dédale de petits couloirs qui tournent perpétuellement sur eux-mêmes, si étroite que, de droite et de gauche, nos genoux en passant touchent les murs. Des vieux petits murs bas, en pisé, fendillés de soleil et garnis de lichen jaune, par-dessus lesquels passent des palmes, des branches charmantes d'orangers en fleurs. Les soldats rouges, qui veulent absolument nous escorter quand même, se font piétiner, écraser par nos chevaux, lesquels pataugent dans une boue noire, gluante comme celle de Czar-el-Kébir. Et dans le labyrinthe de ces couloirs, il y a à peine, de loin en loin, quelques petites ouvertures, verrouillées et grillées. On ne s'explique pas très bien comment on peut pénétrer dans ces jardins mystérieux ni comment on peut en sortir.
Enfin notre guide nous arrête devant la plus vieille des portes, la plus étroite et la plus basse, percée dans le plus vieux des murs; on dirait une entrée de cabane à lapins, et même, a-t-on l'impression d'arriver chez des lapins très pauvres: c'est bien là cependant que le ministre ambassadeur et sa suite vont être logés!
(Je regrette, en vérité, d'employer si souvent le mot vieux, et je m'en excuse. De même, quand je décrivais du Japon, je me rappelle que le mot petit revenait, malgré moi, à chaque ligne. Ici c'est la vieillesse, la vieillesse croulante, la vieillesse morte, qui est l'impression dominante causée par les choses; il faudrait, une fois pour toutes, admettre que ce dont je parle est toujours passé à la patine des siècles, que les murs sont frustes, rongés de lichen, que les maisons s'émiettent et penchent, que les pierres n'ont plus d'angles.)