Autour de moi, il y a la sombre ville sainte, sur laquelle vient de descendre une nuit froide, épaissie d'une pluie d'hiver. Au coucher du soleil, Fez a fermé les portes de ses longs remparts crénelés; puis toutes ses vieilles portes intérieures, la divisant en une infinité de quartiers qui, le soir, ne communiquent plus entre eux.
Et j'habite dans un des quartiers de Fez-Bâli (Fez-le-Vieux), ainsi nommé par opposition avec Fez-Djedid (Fez-le-Neuf), lequel Fez-le-Neuf est déjà un nid de hiboux datant de six ou huit siècles.
Ce Fez-Bâli est un dédale de rues couvertes, obscures, qui s'enchevêtrent en tous sens, entre de grandes murailles noirâtres. Et, dans toute la hauteur de ces maisons inaccessibles, presque jamais de fenêtres; des petits trous seulement, mais grillés avec soin. Quant aux portes, renfoncées sous des embrasures profondes, elles sont si basses, qu'il faut se courber en deux pour y entrer; et puis, bardées de fer toujours, avec des clous énormes, des piquants, des verrous, des serrures, et de lourds frappoirs usés par les mains; tout cela déformé, rouillé, déjeté,—millénaire.
De tant de petites rues entre-croisées, la plus étroite, je crois, et la plus noire, est la mienne. On y pénètre par une ogive basse, et il y fait presque nuit en plein jour; elle est jonchée d'immondices, de souris mortes, de chiens morts; le sol y est creusé, au milieu, en forme de ruisseau et on y enfonce jusqu'à mi-jambe dans une boue liquide. Elle a juste un mètre de largeur; lorsque deux personnages, toujours encapuchonnés ou voilés de laine blanche comme des fantômes, s'y rencontrent par hasard, ils sont obligés de se plaquer l'un et l'autre aux murailles; et lorsque je passe à cheval, les gens qui viennent en sens inverse sont forcés de reculer ou d'entrer sous des portes, car mes étriers, de droite et de gauche, raclent les maisons. Par le haut, la voie se rétrécit encore, à la façon des pièges à rats; les murs croulants se rejoignent, laissant à peine çà et là glisser entre eux une lueur pâle, comme dans le fond des puits.
Ma porte, que, dans cette obscurité, je n'ai pas pu m'habituer à franchir sans me heurter le front, donne accès dans quelque chose de moins éclairé encore que la rue: un escalier, là tout de suite, dès l'entrée; un escalier de tourelle, qui monte en s'enroulant sur lui-même. Il est si étroit que des deux côtés les épaules touchent et frottent; il est raide comme une échelle; les marches en sont pavées de mosaïques usées par les babouches arabes; les parois en sont noircies par la crasse de plusieurs générations humaines, usées par le frottement des mains, et irrégulières comme celles des cavernes. En montant, on rencontre de distance en distance des portes verrouillées donnant sur des espèces de recoins inquiétants, remplis de débris, de toiles d'araignées et de poussière.
Puis enfin, à hauteur d'un deuxième étage environ, on arrive à un couloir, coupé par deux portes ferrées, qui semble, par sa direction, s'éloigner de la rue (c'est du reste sans importance, puisqu'il n'y a pas de fenêtres, et que la rue est noire). Il est impossible de démêler le plan d'une maison de Fez; en général, elles s'enchevêtrent ensemble, se tiennent, s'enlacent. Ainsi, le rez-de-chaussée, et peut-être le premier étage de la mienne, font partie d'une maison voisine que je ne connaîtrai jamais.
Au bout du couloir, on trouve enfin la lumière et le vent froid du dehors; on arrive dans une grande pièce, aux murs nus, lézardés et crassis. Le pavé est de mosaïques, et le plafond, très haut, en bois de cèdre, sculpté d'arabesques, est coupé au milieu en un grand carré, béant sur le ciel gris; par là, tombe la pluie froide, avec continuellement le même petit bruit de ruisseau sur les faïences du parquet; par là descendait, dans le jour, une lumière triste, et par là, maintenant, descend de la nuit glacée.
Sur cette cour intérieure s'ouvrent deux hautes portes de cèdre à deux battants chacune, et se faisant face. Elles mènent à des appartements symétriques, très élevés de plafond, avec des murs lézardés; l'un est le mien, et l'autre sera demain occupé par Selem et Mohammed, mes valets.
Du reste, dans toutes les habitations marocaines, on retrouve cette même disposition, ces mêmes grandes portes à battant double, de chaque côté d'une cour à ciel ouvert par où vient toute la lumière des logis. On ne ferme ces portes-là qu'après la tombée de la nuit—car, dès qu'elles sont fermées, il fait noir dans les appartements, qui n'ont ordinairement point de fenêtres;—de plus, comme elles sont massives, immenses, pénibles à tirer, dans chacun des battants est toujours ménagée une petite sortie ogivale, qui est comme une espèce de chattière humaine, gentiment encadrée d'arabesques. Et c'est ainsi partout, chez le sultan aussi bien que chez le dernier de ses sujets.