Vers deux heures du matin, les vieilles portes de mes escaliers et de mes couloirs étaient tellement secouées, avec de tels bruits de ferraille, que je me suis cru envahi.—Alors j'ai fait une ronde générale, ma lanterne à la main.—Mais non, personne; rien que du vent, des rafales, et les verrous toujours en place.
Et je ne me suis plus réveillé ensuite qu'en voyant filtrer le jour par les fentes de mes grandes portes de cèdre. Pieds nus, sur le tapis qui couvre mon pavé de faïence, je suis allé d'abord ouvrir une de mes petites chattières ogivales, et j'ai regardé le ciel, par l'ouverture béante de mon toit: obstinément ce même ciel d'hiver, d'où continuait de tomber une pluie lente et fine; un vent froid, comme dans les climats du Nord, m'arrivait au visage. Et l'antiquité, la désolation, le délabrement de ma maison, m'apparaissaient plus extrêmes encore, sous cette lueur à la fois terne et claire, impitoyable, qui descendait d'en haut avec la pluie. Par terre, les mosaïques de faïence, mouillées, lavées, avaient seules de fraîches couleurs.
La matinée se passe à des essais de costumes habillés.—Un certain Edriss, musulman d'Algérie émigré au Maroc, que le docteur L*** m'a procuré comme guide, m'apporte à choisir des cafetans de drap rose, aurore, capucine, ou bleu nuit; puis des ceintures, des turbans, de grosses cordelières en soie pour tenir le poignard et pour attacher l'aumônière dans laquelle tout vrai croyant doit porter, suspendu au cou, un petit commentaire manuscrit des saints livres; et enfin de longs voiles de transparente laine blanche pour envelopper le tout et en atténuer les couleurs.
Il m'indique ensuite la très difficile manière élégante de se draper dans ces voiles-là, qui font deux ou trois fois le tour du corps, prenant les bras, la tête, les reins, et à l'arrangement desquels la toilette entière est subordonnée.
Toute fantaisie de déguisement mise de côté, il est certain que le costume arabe est indispensable à Fez, pour circuler en liberté et voir d'un peu près les gens et les choses.
Trois heures de l'après-midi.
On frappe à ma porte.—Je sais qui c'est, et je descends ouvrir, dans des vêtements d'Arabe très simples, en laine blanche un peu défraîchie, comme on en voit à tous les passants dans les rues. Je trouve en bas trois mules arrêtées, la tête dirigée du côté par où il faudra partir, à cause de l'impossibilité de tourner entre ces hautes murailles qui se touchent presque. L'une des trois mules est tenue en main par un palefrenier, et, bien que ce soit jour de purification et de retraite, je m'y installe sur une selle à fauteuil en drap rouge. Les deux autres sont montées par des personnages enveloppés de longs burnous, dont l'un est Edriss, et l'autre, en tout semblable aujourd'hui à un vrai Bédouin, est le capitaine H. de V***, l'un des membres de l'ambassade, qui ne se purifie pas aujourd'hui, lui non plus; du reste, mon compagnon habituel de promenade, que tout ce pays impressionne de la même manière que moi-même. Nous partons tous trois sans rien nous dire, comme pour un but convenu. La pluie fine tombe toujours du ciel bas et brumeux.