Ayant franchi l'enceinte qu'ils construisent, nous nous retournons, poursuivis par leur cantique traînant, pour les regarder encore, et nous pensions cette fois les voir de dos. Mais, par un mouvement d'ensemble comique, ils se sont tous retournés, eux aussi, afin de nous suivre des yeux, et ils continuent de travailler à la même cadence, avec la même invraisemblable lenteur...
Une dernière porte, et nous entrons dans les jardins du sultan. Des vergers plutôt, de grands vergers à l'abandon, enfermés entre des murailles en ruine. Mais des vergers d'orangers, qui sont exquis dans leur tristesse et embaumés de la plus suave odeur. Les avenues sont recouvertes de berceaux de vigne et pavées de marbre blanc, de bien antiques dalles usées et verdies. Les arbres, très âgés, portent en même temps leurs fruits dorés et leurs fleurs blanches. En dessous, croissent les herbes sauvages. Par endroits, cela tourne au marais, à la savane.
Il y a çà et là de vieux kiosques mélancoliques, où, paraît-il, le sultan vient se reposer avec ses femmes. Les arabesques en sont effacées par la chaux blanche.
De l'ensemble se dégage comme une mélancolie de cimetière. Que de belles créatures cloîtrées, choisies parmi les plus superbes jeunes filles de tout le Moghreb, ce bois d'orangers a dû voir passer, s'ennuyer, se faner et mourir!
XXIII
Jeudi 18 avril.
Une des complications de l'existence dans cette ville est de ne pouvoir jamais sortir seul, même en costume arabe; on risquerait quelque mauvaise aventure, et puis, surtout, ce ne serait pas comme il faut, le décorum exigeant que l'on soit toujours précédé d'un domestique ou de deux, bâton en main, pour faire faire place. On ne peut pas sortir à pied non plus, par convenance d'abord, et pour ne pas enfoncer jusqu'aux genoux dans les boues, pour ne pas se faire écraser, contre les murs trop resserrés, par les mules chargées ou par les beaux cavaliers fiers. Et alors, avec l'indolence des gens de service, faute d'une monture quelconque sellée à l'heure dite, on est les trois quarts du temps prisonnier dans sa propre maison.
Chaque matin, je vais déjeuner chez le ministre avec les autres officiers de l'ambassade. Mais il me serait impossible d'y dîner le soir, à cause du retour, à la nuit tombée; à cause des portes de quartiers qui se ferment, interrompant les communications entre nous.
Mais j'ai pour voisin, presque porte à porte, le docteur L***—celui qui a bien voulu me prêter la maison que j'habite—et nous dînons ensemble chaque soir. Je vais à pied jusque chez lui, marchant les jambes bien écartées, mes babouches touchant les murs des deux côtés de la rue, pour éviter le ruisseau noir du milieu. A sa porte, qui est aussi basse et sombre que la mienne, je me frappe généralement le front en entrant. Et ensuite, je reviens aux lanternes, précédé de mes deux domestiques, Mohammed et Selem, me barricader, dès huit heures, dans ma maison millénaire. De l'autre côté de ma cour intérieure, ils habitent l'appartement symétrique du mien. Derrière leurs portes de cèdre absolument semblables aux miennes, ils se font du thé toute la nuit, et chantent des chansons avec accompagnement de guitare. Le matin, quand j'ouvre ma chambre, en face de moi ils ouvrent la leur, me disent bonjour, mettent leur burnous et vont se promener. Ni par argent, ni par menaces, je n'obtiendrai jamais qu'ils me servent un peu mieux. En général ils me laissent seul au logis, obligé, quand j'entends dans le lointain résonner le lourd frappoir de ma porte, obligé de descendre moi-même mon escalier de tourelle pour ouvrir au visiteur.
Si je raconte ces petites choses, c'est qu'elles donnent la mesure des difficultés de la vie pour un Européen égaré à Fez, même lorsqu'il s'y trouve comme moi dans des conditions exceptionnellement confortables.