Elle était assise, cette négresse, au bord d'une des niches qui sont creusées là comme des tanières dans l'épaisseur des vieux murs; la tête basse, enveloppée d'un voile gris, la figure couverte, elle avait l'attitude de la consternation extrême. Et quand elle nous vit approcher, craignant sans doute d'être achetée, elle s'affaissa encore davantage. Nous la fîmes lever, pour la voir, comme c'est l'usage pour toute marchandise: c'était une petite fille de seize à dix-huit ans, dont les yeux pleins de larmes exprimaient un désespoir résigné mais sans bornes. Elle tortillait son voile de ses deux mains et gardait la tête penchée vers la terre... Oh! la pitié qu'elle nous fit, cette pauvre petite créature, qui s'était levée docilement pour se laisser examiner et qui attendait là son sort... A côté d'elle, assise dans la même niche, se tenait une vieille dame, au voile soigneusement fermé sur le visage, qui semblait appartenir à une classe distinguée, malgré son costume simple. C'était sa maîtresse, qui l'avait amenée là au marché pour la vendre. Nous demandâmes la mise à prix: cinq cents francs. Et la vieille dame, avec des larmes et une expression d'yeux aussi triste que celle de son esclave, nous expliqua qu'elle avait acheté cette enfant toute petite, qu'elle l'avait élevée; mais qu'à présent, étant devenue veuve et pauvre, elle ne pouvait plus la nourrir et se voyait obligée de s'en défaire... Et ces deux femmes attendaient les acheteurs, l'attitude timide et humiliée, l'air aussi désespéré l'une que l'autre. On eût dit une mère qui venait vendre sa fille.


A Fez, on ne sort la nuit que quand on y est forcé, cela va sans dire. Dans les petites rues étroites et voûtées, il fait, dès huit heures, une obscurité profonde. On risque de tomber dans des cloaques, dans des puits, dans des oubliettes, qui tendent çà et là leur gueule béante.

Ce soir, cependant, nous devons aller tous au palais, et l'ordre a été donné de laisser ouvertes les portes des quartiers sur notre passage.


Le départ a lieu à huit heures et demie, de la maison du ministre, sur des mules rétives. Les inévitables soldats rouges, baïonnette au fusil, nous escortent avec de grandes lanternes, dont les panneaux sont découpés en ogives comme les portes des mosquées.

D'abord nous traversons à la file le quartier des jardins, zigzaguant dans l'obscurité entre les petits murs bas par-dessus lesquels passent les branches d'oranger aux senteurs suaves. Ensuite, c'est un coin de bazar couvert; des rues tortueuses, pavées en casse-cou, où quelques fanaux sont allumés encore dans des petites boutiques endormies. Puis une grande rue noire, entre de longs murs en ruine; des Arabes, roulés pour la nuit dans leurs burnous, y dorment par terre, avec des chiens—et nous manquons de les écraser.—Puis enfin les portes des premières enceintes du palais, gardées par des soldats au sabre nu; les battants massifs, renforcés de ferrures énormes, ont été laissés entr'ouverts à notre intention. Et nous traversons, aux lanternes, les immenses cours déjà connues; les places désertes, où sont des cloaques et des fondrières, entre les gigantesques murailles qui pointent, sur le ciel étoilé, tous leurs créneaux comme des rangées de peignes noirs. Partout des gardes échelonnés, le sabre au poing, sur ce farouche parcours.—On sent qu'il n'est pas hospitalier, le lieu où l'on pénètre...

Enfin nous arrivons dans la cour des Ambassadeurs, la plus grande de toutes.—L'obscurité y est plus transparente, parce qu'il y a plus d'espace, plus de reculée lointaine. Les grenouilles y font un bruyant concert, avec quelques cigales nocturnes. Tout au fond, là-bas, il y a d'autres lanternes ajourées comme les nôtres, vers lesquelles nous nous dirigeons. Elles éclairent de graves personnages vêtus de blanc qui nous attendent: les vizirs, les caïds du palais.

Il s'agit d'expérimenter devant eux des cadeaux que nous avons apportés à l'intention des dames du sérail: des piquets de fleurs électriques, des bijoux électriques, étoiles et croissants, pour mettre dans les cheveux de ces belles invisibles. On nous avertit que le sultan lui-même rôde autour de nous, dans tout ce noir qui nous enveloppe, afin de voir sans être vu; que peut-être il ira jusqu'à se montrer, si cela l'intéresse; alors nous veillons des yeux les quelques rares fanaux qui circulent dans les lointains de la cour, attendant de minute en minute sa sainte apparition. Mais non, le calife, insuffisamment intéressé sans doute, ne se montre pas.

Les piles sont longues à préparer; elles semblent y mettre de la mauvaise volonté. Et tous ces petits joujoux du XIXe siècle, que nous avons apportés là, s'allument avec peine, brillent tout juste comme des vers luisants, dans la grande obscurité séculaire d'alentour...