Sorti, par un tournant sur la droite, de cette rue préférée, j'arrive bientôt, à travers d'autres étroits couloirs, à la petite porte basse de l'habitation du ministre. Là, dès le seuil, je suis au milieu des gardes, toujours les mêmes; au milieu des caïds, des cavaliers, qui nous ont suivis depuis Tanger, et qui ont dressé leurs tentes parmi les rosiers fleuris du jardin, sous les orangers et sous le clair ciel bleu. Personnages tous connus, qui viennent à moi, souriants. Ils m'arrangent quelques plis de mon haïk, de mon burnous, et veulent m'initier à des raffinements d'élégance arabe, trouvant bien que je m'habille comme eux, disant: «C'est bien plus joli, n'est-ce pas?» (Oh! oui, assurément.)—Et ils ajoutent: «Si tu t'habilles comme tu es là en rentrant dans ton pays, tout le monde voudra avoir des costumes du Maroc.» (Ça non, je ne crois pas; je ne me représente pas très bien, sur les boulevards, cette mode se généralisant.)
Après le jardin délicieux, un corridor où, dès l'entrée, j'entends le bruit de l'eau jaillissante, et enfin j'arrive dans la grande cour intérieure à deux étages, qui est la merveille du logis: un pavé de mosaïques, où des milliers de petits dessins bleus, jaunes, blancs et noirs, brillent d'un éclat mouillé; tout alentour, une série d'arcades mauresques festonnées en dentelles et, à l'étage supérieur, au-dessus de ces cintres et de ces arabesques de pierre, une galerie en bois de cèdre tout ajourée.
L'eau jaillit d'une vasque en marbre blanc qui est au centre, et aussi d'une exquise fontaine murale, plaquée à l'un des côtés. Cette fontaine est une sorte de grande ogive de mosaïques où s'enchevêtrent des dessins étoilés d'une forme rare; une bande de faïences blanches et noires encadre toute la broderie de ces rosaces multicolores, et au-dessus, en couronnement des pendentifs d'une blancheur neigeuse retombent comme des stalactites de grotte.
Les appartements s'ouvrent sur cette cour par d'immenses portes de cèdre; intérieurement, les murs en sont garnis, jusqu'à mi-hauteur, de tentures mélangées, velours bleu et velours rouge, avec des broderies d'or imitant de grands arceaux.
Là, je retrouve le ministre, avec tous ses autres compagnons de voyage, et, à sa table, servie à l'européenne, un peu de la bonne gaieté de nos repas sous la tente. Un moment je reprends pied dans le monde moderne; il semble que ce palais (qui est celui d'un vizir délogé pour la circonstance) soit devenu un petit recoin de la France...
L'heure du café et de la cigarette d'Orient vient après; cette heure passe à l'ombre d'une véranda à colonnes, devant le très vieux kiosque du jardin, enseveli sous la chaux blanche. Ici, l'on a vue sur le tranquille petit bois d'orangers entouré de hauts murs, et encombré, parmi les broussailles et les roses, de tentes bédouines.
XXIX
Jeudi 25 avril.