Tout ce quartier du bazar est réputé peu sûr pour nous: il est considéré comme saint, à cause des mosquées de Karaouïn et de Mouley-Driss, qui y sont enclavées. Et même, aux abords de Mouley-Driss, la moins grande mais la plus sacrée des deux, les rues sont barrées à la hauteur de ceinture par de grosses pièces de bois, comme celles que l'on met aux champs pour arrêter les bêtes: nous devons nous garder de les franchir, au risque de notre vie; les abords de cette mosquée, aussi vénérable en Islam que la Casbah de la Mecque, ne doivent être souillés jamais par les pas d'un Nazaréen, ni d'un juif.
A l'entrée de ce bazar, j'ai encore un recoin de prédilection, où chaque jour je laisse ma mule à la garde d'un de mes servants, pour la reprendre ensuite au retour, quand mes emplettes sont terminées.
Et c'est surtout au départ, au sortir du labyrinthe d'ombre, que le lieu dont je parle semble un lumineux décor des Mille et une Nuits. Là, tout à coup, s'élargit la rue étroite et obscure; s'élargit en éventail, formant une sorte de place triangulaire où un rayon de soleil tombe d'un coin de ciel bleu. Le fond de cette petite place,—où plusieurs autres mules sellées attendent comme la mienne, au pied d'une treille centenaire,—est orné en son milieu d'une fontaine jaillissante: un arceau de mosaïques, qui est plaqué sur le mur d'angle d'une maison en saillie et d'où sortent deux jets d'eau tombant dans un bassin de marbre;—tout cela si antique, si déformé, si déjeté, qu'il n'y a pas de mots pour exprimer des aspects de vétusté pareils.—A droite de la fontaine, une ruelle pavée en casse-cou monte en pente raide et s'enfonce dans le noir sous une voûte écrasée et sinistre. (C'est par là que tout à l'heure nous allons disparaître, ma mule et moi, pour nous rendre à notre logis, dans les quartiers hauts du vieux Fez.) A gauche, une inimitable porte monumentale, plus belle qu'aucune porte de ville, qu'aucune porte de mosquée—et du reste ne menant plus nulle part, que dans une cour triste. C'est une immense ogive, enguirlandée des plus rares arabesques, des plus fines mosaïques. Au-dessus de cette entrée passe une large bande horizontale d'inscriptions religieuses, en faïences, lettres noires sur fond blanc. Au-dessus encore, une série de petites ogives alignées, et remplies chacune d'arabesques différentes, fouillées en broderie, en dentelle,—les unes à très grands dessins, alternant avec d'autres à dessins très petits, de façon à accentuer encore la variété savante de l'ornementation.
Et, plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites déborde sur la place, formant comme un linteau très saillant, comme une marquise. Toutes ces stalactites, absolument régulières et géométriques, s'emboîtent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en masses d'une complication extrême; par endroits, on dirait les mille compartiments d'une ruche d'abeilles; ailleurs, plus haut, cela semble des pendeloques de givre. Et l'ensemble de toutes ces choses si soigneusement travaillées forme des séries d'arceaux d'une courbure charmante festonnés merveilleusement. Une couche de poussière terreuse éteint les couleurs des faïences; toutes les fines sculptures sont écornées, noirâtres, mêlées de toiles d'araignées et de nids d'oiseaux. Et cette porte de fées donne naturellement l'impression d'une antiquité extrême, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavés, ces maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple... Du reste, l'art arabe est tellement mêlé pour moi à des idées de poussière et de mort, que je ne me le représente pas bien aux époques où il était jeune, avec des couleurs neuves...
En dehors du «bazar», le labyrinthe de Fez devient plus sombre et plus désert; il y a peu de voies à air libre; les berceaux de vigne et les toitures de roseau sont remplacées par des plafonds de bois, ou par des ogives de maçonnerie qui, de deux en deux mètres environ, traversent la rue, surmontées de pans de mur aussi élevés que le faîte des maisons, toujours tristes et closes. C'est comme si on cheminait au fond d'une série de puits communiquant ensemble par des arceaux; on n'aperçoit que par échappées le bleu ou le gris du ciel et il est impossible de s'orienter dans le réseau inextricable. Là encore, à côté de quartiers vides et morts, il y a des foules; là encore, le bâleuk! se fait entendre. Bâleuk! pour des gens graves et recueillis qui sortent de quelque mosquée après la prière. Bâleuk! pour des mules rétives, qui se sont arc-boutées en travers, refusant de reculer ou d'avancer. Bâleuk! pour des troupeaux de bœufs, qui courent à la file, la corne basse et menaçante, dans les petits passages obscurs à peine assez larges pour leurs gros corps...
XXX
Vendredi 26 avril.
Les premières heures de sommeil passées dans mon logis solitaire, j'entrevois un rayon de lune qui m'arrive librement du ciel, entre les battants disjoints de ma porte de cèdre; puis dans le lointain de la nuit sonore, j'entends psalmodier, psalmodier, toujours à pleine voix aiguë et triste, des cris de foi ardente, des plaintes chantées qui sont comme l'expression de tout notre néant terrestre: il est deux heures du matin, et c'est la première prière de ce nouveau jour, que l'éternel soleil va revenir éclairer bientôt. C'est comme un immense cantique à Allah, cantique de rêve, tantôt exalté, tantôt lent et plaintif; et lugubre toujours, lugubre à faire frémir, les mouedzens ayant, comme les musettes arabes, emprunté aux chacals un peu du timbre de leur voix...
Longtemps, longtemps, ce chant des mosquées plane sur les tranquillités grises de la ville endormie... Puis le silence revient, le silence mort...
Les dernières heures de la nuit passent. Dans le calme très frais de l'extrême matin, à pointe d'aube, mêlées au chant des coqs, les voix de ces hommes recommencent à psalmodier, dans une exaltation croissante de prière: il est cinq heures et c'est le second office d'aujourd'hui; il est l'heure aussi où le sultan-prêtre, tout de blanc vêtu, se lève dans son palais, pour commencer son austère journée religieuse...