Nous faisons ce trajet de retour sur des mules,—ce qui semble moins noble que d'être à cheval comme nous étions venus, mais ce qui est la seule manière vraiment pratique et vraiment arabe de voyager au Maroc. Et puis cela nous permet de ne pas perdre de vue un instant nos tentes et nos bagages, qui suivent au même pas, à la même allure, sur des bêtes de même espèce. Nous n'avons pas comme au départ une escorte pompeuse, trois ou quatre cents cavaliers et des gardes échelonnés sur la route. Nous marchons en file serrée, en tout petit cortège d'une douzaine d'hommes et d'autant de bêtes, et il nous faut veiller nous-mêmes à tout, un peu perdus que nous sommes au milieu de telles étendues désertes.
Nos selles, garnies de drap rouge, sont très larges, très dures, et, tandis que nos mules vont leur pas incessant, rapide, infatigable, nous apprenons tout de suite à prendre là-dessus, comme des Marocains, toutes les poses de route connues: à califourchon, assis, étendus, ou les jambes croisées le long du cou de la bête. De temps à autre, nos muletiers nous content des histoires de brigands, nous indiquent les points où l'on a détroussé ou assassiné des voyageurs; le reste du jour, ils chantent des petits airs étranges, en se faisant une voix flûtée et grêle qui tient de la sauterelle ou de l'oiseau,—et leur petite musique monotone s'harmonise mélancoliquement avec le grand silence des solitudes.
Après ces quatre heures passées dans les fenouils, nous arrivons au bord d'une gigantesque crevasse qui serpente dans le pays: un ravin, un gouffre au fond duquel roule un torrent. Nous le longeons, en remontant le cours des eaux, jusqu'à une cascade en amont de laquelle le torrent n'est plus qu'une rivière empressée de courir. C'est l'oued Mahouda. Juste au-dessus de la bruyante cascade qui, d'un premier saut, tombe de trente mètres dans le vide, nous franchissons cet oued, à un gué dangereux et profond, en relevant les jambes sur le cou de nos mules, qui sont jusqu'à mi-corps dans l'eau agitée et bruissante.
Ce gué marque la moitié du chemin entre les deux saintes villes. Il est très fréquenté par les voyageurs marocains.
Nous faisons sur l'autre rive une halte fort longue, tandis qu'un nos Arabes continue sa route sur Mékinez afin de prévenir le pacha de notre arrivée, comme il convient pour des voyageurs de qualité que nous sommes.
Le lieu de notre halte est juste au-dessous de la bruyante cascade, dominant d'un côté le gué où des caravanes passent, de l'autre la crevasse où se jettent et bouillonnent les eaux furieuses. Le pays d'alentour est partout d'un vert de printemps, et les parois du ravin sont toutes roses de liserons, en guirlandes retombantes. Les nuées grises sont remontées, voilant toujours le ciel, mais laissant les lointains terrestres dégagés et limpides.
En plus des voyageurs, cavaliers ou piétons, qui de temps à autre passent le gué, arrive toute une tribu nomade, gens, bêtes et tentes. Les femmes de ce douar, qui passent les dernières, se troussent avec une naïve impudeur, montrant jusqu'aux reins leurs belles jambes de statues, un peu fauves, un peu tatouées par endroits; mais elles gardent le visage voilé, chastement.
Nous repartons. Une région de montagnes et de rochers vient d'abord. Puis un nouveau gué, dans un décor d'une étrangeté tout à fait à part: c'est en face d'une plaine infiniment déserte, et au pied d'un amas de roches sur lesquelles sont assis, isolément, des vieillards immobiles comme des termes, qui ne font aucune attention à nous, qui semblent être de mystiques solitaires absorbés dans des contemplations.