Par les fines découpures des fenêtres garnies de vitraux colorés, entrent des rayons bleus, des rayons jaunes, des rayons rouges, qui tombent au hasard sur les soieries, sur les ors, sur les costumes éclatants des femmes. Et au milieu de nous, dans un réchaud d'argent, brûle le bois précieux des Indes, qui répand son nuage de fumée odorante.

Après les trois tasses de thé de rigueur, après les «cornes de gazelle», les confitures de pastèques et les petits bonbons de toute sorte, nous voulons décidément prendre congé, partir. Mais notre hôtesse renouvelle son invitation à déjeuner avec une telle insistance de prière que, de guerre lasse, nous disons oui. Alors une expression de vrai plaisir apparaît sur sa figure, et les toutes petites dames mariées font chacune un saut de joie.

Avant de nous mettre à table, il faut visiter le logis, dont notre hôte semble très justement fier.

D'abord les terrasses, autrement dit les toits, qui sont le promenoir habituel de la famille. On ose à peine y marcher, tant la couche de chaux qui les recouvre est immaculée et neigeuse. Ils sont divisés en différentes parties, d'où l'on découvre différents aspects de la désolation grandiose d'alentour. Et il y a de tels enchevêtrements dans cette ville où, depuis tant de siècles, les constructions se sont appuyées et entassées sur des ruines, qu'une partie de ces terrasses si blanches s'enfonce sous la formidable ogive sombre d'une forteresse croulante, construite là jadis par Mouley-Ismaïl, le sultan cruel. De ces hauts promenoirs, on domine d'abord la ville juive, avec ses maisons sans air, serrées, tassées les unes sur les autres comme par une compression, et d'où montent d'écœurantes odeurs. Plus loin, les restes de Mékinez, tout le développement incompréhensible des grandes murailles de forteresses ou de palais auxquelles, par contraste, l'espace, l'étendue ont été donnés comme à plaisir; et, au milieu de la plus farouche et de la plus haute de ces enceintes, la porte merveilleuse par laquelle nous sommes sortis tout à l'heure des sérails, la grande ogive brodée de mosaïques qui était l'entrée d'honneur du glorieux sultan. Puis enfin, par échappées, au delà de tant de remparts et de ruines, des coins de cette campagne sauvage où les brigands font la loi. «Il est arrivé, nous conte notre hôte, à certaines époques où le sultan et son armée étaient en expédition lointaine dans le Sud, il est arrivé qu'on s'est vu obligé de fermer en plein jour les portes de Mékinez, tant les pillards Zemours devenaient hardis et dangereux.» Toute la famille israélite est montée avec nous, à la file, par le petit escalier raide et étroit, afin de nous faire les honneurs de ce lieu de plein air. Les costumes de velours et d'or des femmes tranchent sur l'éclatante blancheur des terrasses; les petites dames mariées sont toutes là. Il y a surtout deux petites belles-sœurs de dix ans, qui se tiennent enlacées, et qui sont bien charmantes et étranges, avec leurs yeux trop agrandis, trop cernés, qui ne semblent déjà plus des yeux d'enfants; leurs magnifiques bracelets de poignets et de chevilles, qui sont des cadeaux de noce et qui doivent leur servir plus tard lorsqu'elles seront grandes, trop larges à présent pour leurs membres délicats, ont été attachés avec des rubans. Et chez elles toutes, jeunes ou non, ce que l'on voit de cheveux, sous le petit casque en gaze d'or, est imité avec de la soie: deux bandeaux de soie noire, bien peignés, bien raides, encadrent leurs joues d'une blancheur de cire et deux petits accroche-cœur, également en soie noire, s'ébouriffent en pinceau au-dessus de leurs oreilles fines. Quant à leur vraie chevelure, elle est cachée je ne sais où, invisible.

En promenant mes yeux tout autour de ces terrasses, sur l'horizon mélancolique en face duquel ces femmes naissent et meurent, j'ai un instant la compréhension et l'effroi de ce que peut être la vie de ces israélites, astreints craintivement aux observances de la loi de Moïse, et murés dans leur quartier étroit, au milieu de cette ville momifiée, séparée du monde entier...

Une des gloires de la maison est son jardin, un jardin qui nous fait sourire: il a bien cinq ou six mètres carrés, entre de grands murs où sont peintes des charmilles; de petits orangers y poussent étiolés. Mais, vu l'extrême rareté de l'espace, il faut être tout à fait riche pour posséder un jardin dans ce quartier. Le sultan actuel, nous dit notre hôte, est très doux pour les juifs; il a promis, à son prochain séjour à Mékinez, de leur faire bâtir une nouvelle ville; alors ils espèrent bientôt s'agrandir et respirer mieux.

Toute la maison est du reste aménagée et décorée dans le goût arabe le plus recherché, et on pourrait se croire chez quelque élégant vizir, si les proportions n'étaient pas si petites, et surtout si on ne voyait, dans chaque appartement, encadrées sous verre, les tables de la Loi, ou des inscriptions hébraïques, ou la sombre figure de Moïse, ou quelque autre indice de cette obscurité particulière qui n'est pas l'obscurité musulmane.


Notre déjeuner est prêt. C'est au rez-de-chaussée, dans une salle qui donne sur la belle cour tout en dentelles de pierre rehaussées d'or. Les murs intérieurs sont décorés de mosaïques d'une rare finesse, représentant des séries d'arcades mauresques au milieu desquelles des rosaces se compliquent bizarrement comme des dessins de kaléidoscope. Quant au plafond, il est composé de ces innombrables petits pendentifs emboîtés les uns dans les autres, que je ne puis comparer qu'à ces cristallisations de givre accrochées aux branches des arbres en hiver.

La table est, par galanterie, servie à l'européenne sur une nappe blanche; la porcelaine est française, de Limoges, style Empire, avec filets dorés. A la suite de quelles odyssées ces choses sont-elles venues s'échouer à Mékinez?...