Kédi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un énorme et très imposant matou, avait alors à peine un mois; c'était une toute petite boule jaune, ornée de gros yeux verts, et très gourmande.
Elle me l'avait apporté en surprise, un soir, dans un de ces cabas de velours brodé d'or dont se servent les enfants turcs qui vont à l'école.
Ce cabas avait été le sien, à l'époque où elle allait, jambes nues et sans voile, faire son instruction très incomplète chez le vieux pédagogue à turban du village de Canlidja, sur la côte asiatique du Bosphore. Elle avait très peu profité des leçons de ce maître, et écrivait fort mal; ce qui ne m'empêchait point d'aimer ce pauvre cabas fané, qui avait été le compagnon de sa petite enfance …
Kédi-bey, le soir où il me fut offert, était emmailloté en outre dans une serviette de soie, où la frayeur du voyage lui avait fait commettre toute sorte d'incongruités.
Aziyadé, qui avait pris la peine de lui broder un collier à paillettes d'or fut tout à fait désolée de voir son élève dans une situation si pénible. Il avait si singulière mine, elle-même était si désappointée, que nous fûmes, Achmet et moi, pris d'un accès de fou rire en présence de ce déballage.
Cette présentation de Kédi-bey est restée un des souvenirs que de ma vie je ne pourrai oublier.
LVI
Allah illah Allah, vé Mohammed! reçoul Allah (Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophète!).
Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes notes, du haut du minaret de la djiami, la même phrase retentit au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, une régularité fatale.
Ceux-là qui ne sont déjà plus qu'un peu de cendre l'entendaient à cette même place, tout comme nous qui sommes nés d'hier. Et sans trêve, depuis trois cents ans, à l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers du soleil d'été, la phrase sacramentelle de l'islam éclate dans la sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers bruits de la vie qui s'éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain quelque révélation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompé par quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour toujours, si demain ne se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel, impossible.