Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus sérieux qu'on ne pense quand cela devient une réalité pressante, et qu'il faut avant une heure avoir tranché la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, quand j'y serai rivé pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de l'existence britannique, les amis fâcheux, les ingrats, je laisse tout cela sans regrets et sans remords. Je m'attache à ce pays dans un instant de crise suprême; au printemps, la guerre décidera de son sort et du mien. Je serai le yuzbâchi Arif; aussi souvent que dans la marine de Sa Majesté, j'aurai des congés pour aller voir là-bas ceux que j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, à Brightbury sous les vieux tilleuls.

Mon Dieu, oui!… pourquoi pas, yuzbâchi, turc pour de bon, et rester auprès d'elle …

Et je songeai à cet instant d'ivresse: rentrer à Eyoub, un beau jour, costumé en yuzbâchi, en lui annonçant que je ne m'en vais plus.

Au bout d'une heure, ma décision était prise et irrévocable: partir et l'abandonner me déchirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez le pacha, pour lui donner le oui solennel qui devait me lier pour jamais à la Turquie, et le prier de faire, le soir même, présenter ma requête au sultan.

II

Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa devant mes yeux:

—Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-être vous écrirai-je …

III

Alors, il fallut pour tout de bon songer à partir.

Courant de porte en porte, j'expédiai le soir même les courses de Péra, remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C.